Avril 2004 / No.1
retour à la page d'accueil
Les éditions de l'ALBA: La Maison Beyrouthine aux Trois Arcs

Dans le cadre des projets «Cèdre», cet ouvrage publié en 2003 sous la direction scientifique de Michael F. Davie est le fruit de dix ans de recherches conjointes entre l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA), Beyrouth, et le Centre de Recherches et d’Etudes sur l’Urbanisation du Monde Arabe, (URBAMA), Tours.
Jehanne Zeidan-Peut-on considérer que la maison bourgeoise traditionnelle est un «melting pot» esthétiquement réussi?
Michael Davie-Au plan strictement esthétique, et si on projette nos valeurs actuelles sur le passé, la maison aux trois arcs est une réussite: ses formes majeures sont simples mais bien proportionnées; le toit pyramidal en tuiles apporte une plus-value visuelle très plaisante. À ces considérations majeures, il faudrait ajouter que la couleur de ses plans externes (murs, persiennes, fer forgé) s'allie harmonieusement avec la verdure des jardins privatifs qui les entouraient. Même pour les spécimens plus pauvres ou plus frustres, les trois arcs de la façade principale apportent une touche d'une grande élégance, que l'on soit dans le dâr même ou si on le regarde de l'extérieur. Bien entendu, la qualité de la lumière, ainsi que le cadre unique de la Méditerranée orientale, ont encore plus souligné cette réussite. Mais sans doute faudrait-il également noter que c'est une somme d'éléments disparates, souvent d'importation, qui a fait cette maison. Mise à part l'organisation interne de la circulation dans la maison même (la notion du hall central), qui est partiellement arabe (ou arabo-turque, voire arabo-perse), tout le reste est venu d'ailleurs. Les tuiles, la peinture, la forme des volets, la plomberie, les poutres, le marbre, l'organisation des chambres entre le public et l'intime, entre le sale et le propre, entre l'humide et le sec, le décor, le choix de motifs néogothiques pour la façade, etc. ne sont ni d'origine, ni d'inspiration locale. Les ma'allim, qu'ils soient locaux, du Mont-Liban, de Damas ou d'ailleurs au sein de l'Empire ottoman, ont chacun apporté leur touche, en recyclant les idées ou les savoir-faire  venus d'ailleurs. D'une certaine manière, la maison aux trois arcs matérialise le style international à la mode au Levant à la fin du XIXe siècle.
J.Z.-Quelles sont les origines de la maison traditionnelle beyrouthine? (étrangères et locales)
M.D.-Sur ce point, la recherche est encore en cours. Mais deux pistes ont été identifiées: une origine locale à plusieurs échelles (levantine, le Bilad al-Cham, arabe) et une origine étrangère (européenne, anatolienne, méditerranéenne). Mais c'est dans un contexte ottoman particulier que ces deux origines auraient convergé, donnant la forme particulière de la maison aux trois arcs.
Quant à la maison traditionnelle de base (la maison à cour centrale, avec un iwan) son origine fait toujours l'objet de débats. On peut cependant noter qu'elle est diffusée partout au Proche-Orient, et pas seulement au Liban ou à Beyrouth. C’est cette maison qui a été, mais pour partie seulement, à l’origine de la maison aux trois arcs, apparue vers 1850.
J.Z.-Quelles sont les caractéristiques de l’époque dans laquelle la maison aux trois arcs a émergé? Quelles sont les valeurs historiques de cette habitation?
M.D.-La maison aux trois arcs émerge dans un contexte historique, régional comme urbain, très riche. C'est avant tout une construction qui est née à Beyrouth même, et  pas ailleurs. Cette ville constituait l'une des trois agglomérations les plus  importantes de la Méditerranée orientale, avec Alexandrie et Smyrne (Izmir). C'était la capitale émergente d’une nouvelle Wilayat, qui, dès 1888, allait gérer tous les territoires entre Lattaquié au Nord et Naplouse au Sud. Bien que le Mont-Liban ne fasse pas administrativement partie de cette Wilayat, Beyrouth était néanmoins sa capitale économique, sociale et culturelle, le petit bourg de Baabda étant sa capitale politique. C'est dans Beyrouth, qui allait très bientôt être dotée d'un port moderne, que de nouvelles idées allaient être expérimentées: certaines ont directement alimenté la Nahda arabe, d'autres, l'urbanisme et l'architecture. C'est à Beyrouth que les Ottomans allaient expérimenter l'idée hygiéniste et moderne de percer des routes droites et larges, de planifier des jardins publics, de penser les transports collectifs (tramway urbain électrique, trains), etc. C’est à Beyrouth que le gaz de ville a été introduit, comme le télégraphe et les égouts, et cela bien avant certaines villes européennes. C'était donc un moment de foisonnement intellectuel, artistique et technique, l'œuvre à la fois de Beyrouthins,  d'Européens, mais aussi d'Ottomans originaires du Proche-Orient, d'Anatolie ou des Balkans.
J.Z.-Quels sont les changements fonctionnels et formels qui ont été opérés dans la maison bourgeoise beyrouthine depuis son apparition sur la scène locale?
M.D.-La maison bourgeoise n'est pas apparue brusquement, dans sa forme définitive. Dès les années 1850, il y a eu des tâtonnements, des expérimentations. Dans un premier temps, on a tout simplement recouvert la maison traditionnelle à cour avec une toiture. Puis, l'idée est venue d'ajouter un étage, que l'importation de poutres en acier rendait maintenant possible. Les premières photographies de la ville (présentées magnifiquement par Fouad Debbas dans ses ouvrages) illustrent ces évolutions. Les nouvelles lois sur l'urbanisme, qui exigeaient des reculs, des gabarits et une modification de la loi sur le foncier, autorisaient certaines explorations tout en en bloquant d'autres. Le contexte économique local, mais surtout celui de l'Europe, alors en pleine révolution industrielle, a permis d'autres directions. Les tuiles rouges, par exemple, auraient été adoptées tout simplement parce que la surproduction marseillaise avait fait chuter les prix. L'introduction de la machine à vapeur  actionnant des machines-outils pour le travail industriel du bois, permettait de produire à bas coûts la boiserie de style néogothique qui agrémente les trois arcs. On pourrait multiplier les exemples.
Quant à son évolution fonctionnelle, il nous semble probable que les premiers exemples étaient encore très proches du modèle traditionnel de la maison à cour. Dans cette forme, la cour distribuait la circulation d'une famille élargie, comprenant plusieurs générations régies par une autorité patriarcale. Dans la maison à trois arcs, le dar central jouait encore ce rôle, tant sur le plan pratique que symbolique. Mais très rapidement, la maison à trois arcs adopta une division plus nette de l'espace: les cuisines et les WC furent relégués en périphérie; les chambres sont devenues un espace intime pour le ménage, et non plus des espaces à dormir pour toute la maisonnée; d’autres pièces furent réservées pour les réceptions, voire pour d'autres activités comme la musique ou la lecture. La maison aux trois arcs annonce l’éclatement de la famille traditionnelle et donc de nouvelles formes d’appropriation de l’espace domestique.
J.Z.-Comment expliquez-vous l’extension rapide de ce type d’habitation sur tout le territoire libanais, au point qu’il en devient l’archétype de l’habitat du monde rural?
M.D.-Cette maison n'est pas rurale. Elle n'est ni fonctionnelle pour cette activité particulière, ni habitée par la catégorie des agriculteurs. La maison aux trois arcs est une importation urbaine dans un contexte rural par des anciens ruraux ayant vécu dans un milieu urbain, et qui retournent «chez eux». Dans beaucoup de cas, ce sont des émigrés qui, grâce au capital accumulé, ont pu faire construire une habitation «moderne», urbaine, dans le village. D'une certaine manière, c’était leur façon de montrer qu'ils avaient réussi. D'ailleurs, une fois retournés dans leur village, ils continuaient à vivre comme en ville : des meubles occidentaux dans le salon et la salle à manger, des habitudes culinaires différentes, des habitudes vestimentaires et un emploi du temps différents. Rappelons que l'architecture même de la maison ne permet pas de sécher des produits au soleil (pour la mouné), ni de loger des animaux. C'est un peu comme les villas des riches émigrés de l'Afrique d’aujourd’hui : ils ne reflètent pas la vie rurale mais autre chose, la réussite d’un acteur issu du monde rural, qui revient exposer sa réussite à ceux restés
sur place.
Paradoxalement, on peut dire que cette maison, si visible dans les villages, constituait  l'expression même de la misère de cette campagne. Plus il y a de maisons, plus c'est la confirmation qu’un mouvement d'émigration a frappé cet espace. Ceux qui sont revenus étaient ceux qui avaient réussi à l'étranger, mais qui retrouvaient leur lieu d’origine au déclin de leur vie : ils rentraient pour mourir, et ce sont leurs enfants qui ont hérité de la maison.
J.Z.-Quel rôle la maison aux trois arcs joue-t-elle du point de vue socioculturel? Est-elle simplement un patrimoine national? Comment expliquez-vous cet attachement culturel et historique à cette architecture?
M.D.-Attention : l'attachement à cette forme architecturale est très récente. Si l'APSAD a commencé à sensibiliser les Libanais à la valeur de la maison aux trois arcs dès la fin des années 1960, c'est surtout après la dernière guerre civile qu'il y a eu une véritable prise de conscience collective de son importance historique, esthétique et patrimoniale. Pour dire les choses un peu brutalement, cette maison n'intéressait personne (et en laisse encore beaucoup indifférents), d'autant qu'elle consommait inutilement l'espace, si on se référait aux normes « modernes » et occidentales. Elle était d'un entretien délicat : les tuiles sont fragiles, comme l'est la façade vitrée ; le jardin privatif a besoin d'un entretien constant; son chauffage est peu efficient au plan énergétique, etc. La maison a donc été souvent rasée sans états d'âme au nom du profit rapide, de la modernité, des valeurs esthétiques contemporaines, ou du confort. Et cette destruction continue, souvent sans vraies raisons.
Cependant, cette destruction volontaire, couplée à celle de la guerre, a destructuré les villes et villages, les privant de leur lien social, de pans entiers de convivialité, d'un savoir-vivre de quartier, d’un cadre de vie, de «l’esprit des lieux». Au plan esthétique, avouons que les villes libanaises sont maintenant très laides, anonymes et sans intérêt. Avec une société urbaine qui a été déstructurée (la classe moyenne a été déclassée et laminée, les tensions ont séparé les groupes dans la ville, l'émigration et les mouvements migratoires ont vidé des quartiers entiers, ou bien les ont saturés de squatters ruraux), les seuls repères étaient ces balises d'une époque qui a été présentée comme une période de prospérité, de paix et de bien-être. On a glorifié ses avantages, on en a fait un objet emblématique d’une période qui ne sera plus. D'où cet attachement à l'objet, souvent par nostalgie. Or la nostalgie est irrationnelle, n’étant que le produit des appréciations et de la culture de chacun. Enfin, pour d'autres, c'est le meilleur moyen de se différencier par rapport au milieu environnant: une certaine bourgeoisie aime, aujourd'hui, se montrer dans ce type d'habitat. C'est une façon de se démarquer des autres, de ceux qui persistent à vouloir vivre dans des boîtes anonymes, quoique luxueuses...
J.Z.-Que pensez-vous de la réaction de certains face à la «République du béton» et qui recherchent l’image de leur pays et de leur société dans une maison au toit de tuile précisément? Pourquoi ce retour vers l’image d’un passé révolu? Est-il vraiment révolu?
M.D.-Ne nous leurrons pas: le passé est révolu, et il ne sera pas question de revivre le début du XXe siècle, ou les années fastes d'avant-guerre. Ce qu'il faut retenir c’est que chaque société, à chaque période de l'histoire, produit des espaces qui expriment, à leur manière, l'ensemble de ses aspirations, contradictions, utopies, complexes et possibilités. La maison aux trois arcs est l'une des expressions matérielles d'une société particulière à un moment précis. Comme ce temps n'existe plus, et n'existera plus jamais, on ne construira plus jamais de maisons aux trois arcs, sauf sous une forme kitch ou postmoderne. Par extension, les personnes qui vivent dans ces maisons, aujourd'hui, ne les utilisent pas comme au moment de leur construction. Elles ont un cadre, qu'elles occupent de façon résolument moderne: on n'a qu'à observer les aménagements internes et les décors. Ce n'est donc pas un retour vers le passé, mais simplement le recyclage d'un cadre architectural, au demeurant très agréable et esthétiquement riche. C'est une façon de montrer que face à la «République du béton», il reste encore des esthètes, des personnes qui sont attachées à une qualité de vie et qui sont sensibles à l’apport de l’histoire. D'autres font exactement la même chose avec les bâtiments de la période du Mandat français, ou avec certains immeubles du début des années 1950.
J.Z.-Construire une maison à trois arcs aujourd’hui est-il un acte justifié? Les relations socioculturelles de jadis avec ce type d’habitation ont-elles un rapport quelconque avec celles d’aujourd’hui?
M.D.-Les matériaux et la technicité d'aujourd'hui permettent de construire n'importe quoi, n'importe où. Certains jugent que construire une villa au sommet d'une colline, dans le style des maisons aux trois arcs d'antan est non seulement justifié, mais même esthétiquement louable. Avons-nous une quelconque légitimité pour  juger de ce choix? Il n'empêche, ceux qui vivent dans ces habitations ne pratiquent pas son espace avec les mêmes critères et gestes qu'auparavant. Ils sont nécessairement en porte-à-faux avec l'objet d'origine. Par contre, ils sont parfaitement en phase avec ce qu'ils viennent de construire, puisque ce n'est pas une « vraie » maison aux trois arcs.
On peut donc dire qu'une maison actuelle, fût-elle à trois arcs, n'est qu'une coquille, et non pas l'expression d'un mode de vie de la société entière à un moment précis de son histoire. On «fait semblant», on rêve d'un cadre imaginaire, on se prend au jeu orientaliste. Tout cela est très postmoderne!
[ propos recueillis par Jehanne Zeidan, Architecture 4 ]

Qui est Michael Davie?
Son intérêt pour le monde arabe remonte à bien longtemps. Né en 1950 au Liban de parents britanniques, il débute ses études à l’Institut de Géographie du Proche et Moyen-Orient à Beyrouth.  Il présente son mémoire concernant la région de la Békaa, réalise une thèse sur le Plateau de Koura – Zghorta et obtient son doctorat en 1975 au Centre de Géographie  Appliquée à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg.  Actuellement, Michael Davie est maître de conférences, professeur et directeur de thèse à l’Université François Rabelais de Tours et à l’Institut d’Urbanisme de l’ALBA. Ses sujets de recherche portent sur les problématiques de l’espace public dans les villes du Liban et du Proche-Orient. Parmi ses publications, on compte déjà une cinquantaine de travaux de recherche et plusieurs ouvrages sur des sujets divers traitant du Liban et de la ville de Beyrouth.



ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2004
ALBA PAGE D'ACCUEIL
PLAN DU SITE