Dans le cadre des projets
«Cèdre», cet ouvrage publié en 2003 sous la direction
scientifique de Michael F. Davie est le fruit de dix ans de recherches conjointes
entre l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA), Beyrouth, et le
Centre de Recherches et d’Etudes sur l’Urbanisation du Monde Arabe, (URBAMA),
Tours.
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Jehanne Zeidan-Peut-on considérer
que la maison bourgeoise traditionnelle est un «melting pot»
esthétiquement réussi?
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Michael Davie-Au plan strictement
esthétique, et si on projette nos valeurs actuelles sur le passé,
la maison aux trois arcs est une réussite: ses formes majeures sont
simples mais bien proportionnées; le toit pyramidal en tuiles apporte
une plus-value visuelle très plaisante. À ces considérations
majeures, il faudrait ajouter que la couleur de ses plans externes (murs,
persiennes, fer forgé) s'allie harmonieusement avec la verdure des
jardins privatifs qui les entouraient. Même pour les spécimens
plus pauvres ou plus frustres, les trois arcs de la façade principale
apportent une touche d'une grande élégance, que l'on soit dans
le dâr même ou si on le regarde de l'extérieur. Bien entendu,
la qualité de la lumière, ainsi que le cadre unique de la Méditerranée
orientale, ont encore plus souligné cette réussite. Mais sans doute faudrait-il
également noter que c'est une somme d'éléments disparates,
souvent d'importation, qui a fait cette maison. Mise à part l'organisation
interne de la circulation dans la maison même (la notion du hall central),
qui est partiellement arabe (ou arabo-turque, voire arabo-perse), tout le
reste est venu d'ailleurs. Les tuiles, la peinture, la forme des volets,
la plomberie, les poutres, le marbre, l'organisation des chambres entre le
public et l'intime, entre le sale et le propre, entre l'humide et le sec,
le décor, le choix de motifs néogothiques pour la façade,
etc. ne sont ni d'origine, ni d'inspiration locale. Les ma'allim, qu'ils
soient locaux, du Mont-Liban, de Damas ou d'ailleurs au sein de l'Empire
ottoman, ont chacun apporté leur touche, en recyclant les idées
ou les savoir-faire venus d'ailleurs. D'une certaine manière,
la maison aux trois arcs matérialise le style international à
la mode au Levant à la fin du XIXe siècle.
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J.Z.-Quelles sont les origines
de la maison traditionnelle beyrouthine? (étrangères et locales)
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M.D.-Sur ce point, la recherche
est encore en cours. Mais deux pistes ont été identifiées:
une origine locale à plusieurs échelles (levantine, le Bilad
al-Cham, arabe) et une origine étrangère (européenne,
anatolienne, méditerranéenne). Mais c'est dans un contexte
ottoman particulier que ces deux origines auraient convergé, donnant
la forme particulière de la maison aux trois arcs.
Quant à la maison traditionnelle de base (la maison à cour
centrale, avec un iwan) son origine fait toujours l'objet de débats.
On peut cependant noter qu'elle est diffusée partout au Proche-Orient,
et pas seulement au Liban ou à Beyrouth. C’est cette maison qui a
été, mais pour partie seulement, à l’origine de la maison
aux trois arcs, apparue vers 1850.
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J.Z.-Quelles sont les caractéristiques
de l’époque dans laquelle la maison aux trois arcs a émergé?
Quelles sont les valeurs historiques de cette habitation?
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M.D.-La maison aux trois arcs
émerge dans un contexte historique, régional comme urbain,
très riche. C'est avant tout une construction qui est née à
Beyrouth même, et pas ailleurs. Cette ville constituait l'une
des trois agglomérations les plus importantes de la Méditerranée
orientale, avec Alexandrie et Smyrne (Izmir). C'était la capitale
émergente d’une nouvelle Wilayat, qui, dès 1888, allait gérer
tous les territoires entre Lattaquié au Nord et Naplouse au Sud. Bien
que le Mont-Liban ne fasse pas administrativement partie de cette Wilayat,
Beyrouth était néanmoins sa capitale économique, sociale
et culturelle, le petit bourg de Baabda étant sa capitale politique.
C'est dans Beyrouth, qui allait très bientôt être dotée
d'un port moderne, que de nouvelles idées allaient être expérimentées:
certaines ont directement alimenté la Nahda arabe, d'autres, l'urbanisme
et l'architecture. C'est à Beyrouth que les Ottomans allaient expérimenter
l'idée hygiéniste et moderne de percer des routes droites et
larges, de planifier des jardins publics, de penser les transports collectifs
(tramway urbain électrique, trains), etc. C’est à Beyrouth
que le gaz de ville a été introduit, comme le télégraphe
et les égouts, et cela bien avant certaines villes européennes.
C'était donc un moment de foisonnement intellectuel, artistique et
technique, l'œuvre à la fois de Beyrouthins, d'Européens,
mais aussi d'Ottomans originaires du Proche-Orient, d'Anatolie ou des Balkans.
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J.Z.-Quels sont les changements
fonctionnels et formels qui ont été opérés dans
la maison bourgeoise beyrouthine depuis son apparition sur la scène
locale?
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M.D.-La maison bourgeoise
n'est pas apparue brusquement, dans sa forme définitive. Dès
les années 1850, il y a eu des tâtonnements, des expérimentations.
Dans un premier temps, on a tout simplement recouvert la maison traditionnelle
à cour avec une toiture. Puis, l'idée est venue d'ajouter un
étage, que l'importation de poutres en acier rendait maintenant possible.
Les premières photographies de la ville (présentées
magnifiquement par Fouad Debbas dans ses ouvrages) illustrent ces évolutions.
Les nouvelles lois sur l'urbanisme, qui exigeaient des reculs, des gabarits
et une modification de la loi sur le foncier, autorisaient certaines explorations
tout en en bloquant d'autres. Le contexte économique local, mais surtout
celui de l'Europe, alors en pleine révolution industrielle, a permis
d'autres directions. Les tuiles rouges, par exemple, auraient été
adoptées tout simplement parce que la surproduction marseillaise avait
fait chuter les prix. L'introduction de la machine à vapeur
actionnant des machines-outils pour le travail industriel du bois, permettait
de produire à bas coûts la boiserie de style néogothique
qui agrémente les trois arcs. On pourrait multiplier les exemples.
Quant à son évolution fonctionnelle, il nous semble probable
que les premiers exemples étaient encore très proches du modèle
traditionnel de la maison à cour. Dans cette forme, la cour distribuait
la circulation d'une famille élargie, comprenant plusieurs générations
régies par une autorité patriarcale. Dans la maison à
trois arcs, le dar central jouait encore ce rôle, tant sur le plan
pratique que symbolique. Mais très rapidement, la maison à
trois arcs adopta une division plus nette de l'espace: les cuisines et les
WC furent relégués en périphérie; les chambres
sont devenues un espace intime pour le ménage, et non plus des espaces
à dormir pour toute la maisonnée; d’autres pièces furent
réservées pour les réceptions, voire pour d'autres activités
comme la musique ou la lecture. La maison aux trois arcs annonce l’éclatement
de la famille traditionnelle et donc de nouvelles formes d’appropriation
de l’espace domestique.
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J.Z.-Comment expliquez-vous
l’extension rapide de ce type d’habitation sur tout le territoire libanais,
au point qu’il en devient l’archétype de l’habitat du monde rural?
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M.D.-Cette maison n'est pas
rurale. Elle n'est ni fonctionnelle pour cette activité particulière,
ni habitée par la catégorie des agriculteurs. La maison aux
trois arcs est une importation urbaine dans un contexte rural par des anciens
ruraux ayant vécu dans un milieu urbain, et qui retournent «chez
eux». Dans beaucoup de cas, ce sont des émigrés qui,
grâce au capital accumulé, ont pu faire construire une habitation
«moderne», urbaine, dans le village. D'une certaine manière,
c’était leur façon de montrer qu'ils avaient réussi.
D'ailleurs, une fois retournés dans leur village, ils continuaient
à vivre comme en ville : des meubles occidentaux dans le salon et
la salle à manger, des habitudes culinaires différentes, des
habitudes vestimentaires et un emploi du temps différents. Rappelons
que l'architecture même de la maison ne permet pas de sécher
des produits au soleil (pour la mouné), ni de loger des animaux. C'est
un peu comme les villas des riches émigrés de l'Afrique d’aujourd’hui
: ils ne reflètent pas la vie rurale mais autre chose, la réussite
d’un acteur issu du monde rural, qui revient exposer sa réussite à
ceux restés
sur place.
Paradoxalement, on peut dire que cette maison, si visible dans les villages,
constituait l'expression même de la misère de cette campagne.
Plus il y a de maisons, plus c'est la confirmation qu’un mouvement d'émigration
a frappé cet espace. Ceux qui sont revenus étaient ceux qui
avaient réussi à l'étranger, mais qui retrouvaient leur
lieu d’origine au déclin de leur vie : ils rentraient pour mourir,
et ce sont leurs enfants qui ont hérité de la maison.
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J.Z.-Quel rôle la
maison aux trois arcs joue-t-elle du point de vue socioculturel? Est-elle
simplement un patrimoine national? Comment expliquez-vous cet attachement
culturel et historique à cette architecture?
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M.D.-Attention : l'attachement
à cette forme architecturale est très récente. Si l'APSAD
a commencé à sensibiliser les Libanais à la valeur de
la maison aux trois arcs dès la fin des années 1960, c'est
surtout après la dernière guerre civile qu'il y a eu une véritable
prise de conscience collective de son importance historique, esthétique
et patrimoniale. Pour dire les choses un peu brutalement, cette maison n'intéressait
personne (et en laisse encore beaucoup indifférents), d'autant qu'elle
consommait inutilement l'espace, si on se référait aux normes
« modernes » et occidentales. Elle était d'un entretien
délicat : les tuiles sont fragiles, comme l'est la façade vitrée
; le jardin privatif a besoin d'un entretien constant; son chauffage est
peu efficient au plan énergétique, etc. La maison a donc été
souvent rasée sans états d'âme au nom du profit rapide,
de la modernité, des valeurs esthétiques contemporaines, ou
du confort. Et cette destruction continue, souvent sans vraies raisons.
Cependant, cette destruction volontaire, couplée à celle de
la guerre, a destructuré les villes et villages, les privant de leur
lien social, de pans entiers de convivialité, d'un savoir-vivre de
quartier, d’un cadre de vie, de «l’esprit des lieux». Au plan
esthétique, avouons que les villes libanaises sont maintenant très
laides, anonymes et sans intérêt. Avec une société
urbaine qui a été déstructurée (la classe moyenne
a été déclassée et laminée, les tensions
ont séparé les groupes dans la ville, l'émigration et
les mouvements migratoires ont vidé des quartiers entiers, ou bien
les ont saturés de squatters ruraux), les seuls repères étaient
ces balises d'une époque qui a été présentée
comme une période de prospérité, de paix et de bien-être.
On a glorifié ses avantages, on en a fait un objet emblématique
d’une période qui ne sera plus. D'où cet attachement à
l'objet, souvent par nostalgie. Or la nostalgie est irrationnelle, n’étant
que le produit des appréciations et de la culture de chacun. Enfin,
pour d'autres, c'est le meilleur moyen de se différencier par rapport
au milieu environnant: une certaine bourgeoisie aime, aujourd'hui, se montrer
dans ce type d'habitat. C'est une façon de se démarquer des
autres, de ceux qui persistent à vouloir vivre dans des boîtes
anonymes, quoique luxueuses...
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J.Z.-Que pensez-vous de
la réaction de certains face à la «République
du béton» et qui recherchent l’image de leur pays et de leur
société dans une maison au toit de tuile précisément?
Pourquoi ce retour vers l’image d’un passé révolu? Est-il vraiment
révolu?
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M.D.-Ne nous leurrons pas:
le passé est révolu, et il ne sera pas question de revivre
le début du XXe siècle, ou les années fastes d'avant-guerre.
Ce qu'il faut retenir c’est que chaque société, à chaque
période de l'histoire, produit des espaces qui expriment, à
leur manière, l'ensemble de ses aspirations, contradictions, utopies,
complexes et possibilités. La maison aux trois arcs est l'une des
expressions matérielles d'une société particulière
à un moment précis. Comme ce temps n'existe plus, et n'existera
plus jamais, on ne construira plus jamais de maisons aux trois arcs, sauf
sous une forme kitch ou postmoderne. Par extension, les personnes qui vivent
dans ces maisons, aujourd'hui, ne les utilisent pas comme au moment de leur
construction. Elles ont un cadre, qu'elles occupent de façon résolument
moderne: on n'a qu'à observer les aménagements internes et
les décors. Ce n'est donc pas un retour vers le passé, mais
simplement le recyclage d'un cadre architectural, au demeurant très
agréable et esthétiquement riche. C'est une façon de
montrer que face à la «République du béton»,
il reste encore des esthètes, des personnes qui sont attachées
à une qualité de vie et qui sont sensibles à l’apport
de l’histoire. D'autres font exactement la même chose avec les bâtiments
de la période du Mandat français, ou avec certains immeubles
du début des années 1950.
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J.Z.-Construire une maison
à trois arcs aujourd’hui est-il un acte justifié? Les relations
socioculturelles de jadis avec ce type d’habitation ont-elles un rapport
quelconque avec celles d’aujourd’hui?
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M.D.-Les matériaux
et la technicité d'aujourd'hui permettent de construire n'importe
quoi, n'importe où. Certains jugent que construire une villa au sommet
d'une colline, dans le style des maisons aux trois arcs d'antan est non seulement
justifié, mais même esthétiquement louable. Avons-nous
une quelconque légitimité pour juger de ce choix? Il
n'empêche, ceux qui vivent dans ces habitations ne pratiquent pas son
espace avec les mêmes critères et gestes qu'auparavant. Ils
sont nécessairement en porte-à-faux avec l'objet d'origine.
Par contre, ils sont parfaitement en phase avec ce qu'ils viennent de construire,
puisque ce n'est pas une « vraie » maison aux trois arcs.
On peut donc dire qu'une maison actuelle, fût-elle à trois arcs,
n'est qu'une coquille, et non pas l'expression d'un mode de vie de la société
entière à un moment précis de son histoire. On «fait
semblant», on rêve d'un cadre imaginaire, on se prend au jeu
orientaliste. Tout cela est très postmoderne!
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[ propos recueillis par Jehanne
Zeidan, Architecture 4 ]
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Qui est Michael
Davie?
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Son intérêt
pour le monde arabe remonte à bien longtemps. Né en 1950 au
Liban de parents britanniques, il débute ses études à
l’Institut de Géographie du Proche et Moyen-Orient à Beyrouth.
Il présente son mémoire concernant la région de la Békaa,
réalise une thèse sur le Plateau de Koura – Zghorta et obtient
son doctorat en 1975 au Centre de Géographie Appliquée
à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg. Actuellement,
Michael Davie est maître de conférences, professeur et directeur
de thèse à l’Université François Rabelais de
Tours et à l’Institut d’Urbanisme de l’ALBA. Ses sujets de recherche
portent sur les problématiques de l’espace public dans les villes
du Liban et du Proche-Orient. Parmi ses publications, on compte déjà
une cinquantaine de travaux de recherche et plusieurs ouvrages sur des sujets
divers traitant du Liban et de la ville de Beyrouth.
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