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Mars 2005 / No.4
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Table ronde: Art et censure, un ménage difficile

A l’origine, l’idée nous était venue d’écrire une critique d’un roman basé sur le fameux tableau de Gustave Courbet, « L’origine du monde ». Veto de la Direction de l’ALBA pour le motif qu’on ne peut pas montrer ce tableau. « L’Albatros » censuré ?! Piqués au vif, nous avons eu envie d’explorer le thème de l’art et de la censure au Liban… Répondant à notre invitation, plusieurs personnalités de la culture libanaise ont accepté de nous consacrer de leur temps (plus de deux heures) pour répondre à nos questions.

Ioana : quand on vous dit « censure », quels mots vous viennent spontanément à l’esprit ?

Nadine Mokdessi :
interdit. En fait, que risquerait-on au maximum en outrepassant la censure?

Georges Nasr :
un ou deux ans de prison !

Nazih Khater : ambiguité. La censure n'est pas vraiment définie, elle s'exerce d'abord sous forme d'autocensure « socio-politico-religieuse » puis sous forme d’une censure latente. Ce pays est en état permanent de censure.

Roger Assaf : cent dollars !..

Agnès : selon vous, quels types d’œuvres d’art sont le plus censurées au Liban?

R. A. : les secteurs les plus touchés sont (par ordre d'importance) la télévision, la presse, le cinéma, la littérature, le théâtre, la photo et la peinture. Pourquoi ? Parce que la télévision et la presse sont des secteurs à très grande diffusion qui atteignent le plus grand nombre de gens. Par contre, le théâtre, la photo et la peinture ont un public plus averti et beaucoup plus restreint.

N. K. : il n’empêche… Juste une anecdote : je couvrais il y a longtemps l’exposition d'un artiste syrien, Fassih Kisso, à Hamra. Il y avait, entre autres, des photos de nus. Des hommes politiques importants de gauche, qui avaient passé leur vie à défendre leurs idées progressistes, ont interdit cette exposition juste pour çà. Aujourd'hui cet artiste vit en Australie où ses œuvres connaissent beaucoup de succès.

Rachid : concrètement, comment fonctionne le Comité de Censure?

R. A. : la censure s’exerce selon des normes et des règles précises. Dans mon cas par exemple, je soumets mon texte une semaine à l’avance au Comité. Je paie cent dollars.  Le censeur lit le texte à l’aide d’une règle, ligne par ligne, et barre des mots ou des expressions comme bon lui semble, sans prêter attention au sens général de la phrase.

N. K. :
les mots qui généralement censurés parlent de religion, de sexe, de tabous politiques (le pouvoir libanais, la Syrie, Israël…) ou bien militaires.

R. A. :
souvent, le censeur ne lit pas vraiment les phrases… C'est seulement lorsqu'il tombe sur des mots comme "religion", "sexe", ou "armée" qu'il regarde dans quel contexte ils se trouvent…Parfois le censeur n'a pas le choix. Il y a par exemple, au Liban, une loi qui interdit l'apparition des organes sexuels. Le film, la pièce de théatre ou l'image qui en montrent seront donc automatiquement censurés. Il faut savoir que la police a également le droit de venir assister à une répétition pour vérifier si le spectacle correspond à ce qui était prévu, s’il n’y a pas un effet visuel susceptible d’être censuré. Vous savez, le censeur, c’est un fonctionnaire ; il n’exerce pas vraiment une censure très stricte ; mais s’il laisse faire, d’autres vont se révolter… En fait, il existe une autre forme de censure : à partir du moment où je présente une pièce au public, je n’ai absolument aucun contrôle sur les spectateurs qui sont des citoyens ordinaires. Alors, si parmi eux certains ont des relations influentes, vont se plaindre chez le Cheikh, le Patriarche ou un personnage politique, le type prend son téléphone et appelle le Comité. (il n’est pas stupides Le problème c’est le publique ».

N. M. : la vraie censure se fait donc de la part du public! C’est la société qui fait la censure…

N. K. : c'est le cumul des interdits qui crée un véritable terrorisme intellectuel, un crime contre la culture… Il faut se rappeler que le premier baiser au cinéma fut un scandale! Au Liban, la culture commence, le plus souvent, dans les écoles confessionnelles. On passe dans des "Moules" de réflexion et c'est très dangereux. On nous fait réfléchir selon des normes considérées comme adéquates.

Jehanne :
dans votre carrière artistique, vous avez déjà été confrontés à la censure. Pouvez-vous nous raconter?

N. K. : moi, j’ai la chance de travailler dans un journal qui me laisse entièrement libre d’écrire ce que je veux.

J.-M. N. : jamais car j’ai un public averti qui adhère à ce que je fais.

G. N. : toute ma vie j'ai été confronté à la censure. Par exemple, pratiquement je ne pouvait preciser si le personnage d'un film etait chretien ou musulman. le nom devait etre "neutre"! Autre exemple, j'ai reçu une fois de Hollywood le scénario d’un film intitulé " The handshake that changed the world" autour des relations entre Arafat et Rabin. Un film qui devait être tourné en partie au Liban et aurait ainsi amené trente millions de dollars au pays. Mais, vu son thème, ce scénario a été refusé !

R. A. : j'ai eu deux expériences. Tout d’abord, avec « Majdaloun » en 1969, le texte de la pièce avait obtenu le visa, nous avons donné trois représentations, mais des spectateurs se sont plaints et le spectacle fut finalement interdit par la police. Paradoxalement, c'était le style des représentations qui avait gêné les spectateurs et non le texte ! En fait, le problème c'est le public. Autre expérience, cette année, il y a eu « Le jardin de sanayee », une pièce où il est question de sperme, de viol, de voile... la censure avait tout biffé ! Après bien des pourparlers, le texte fut finalement accepté. Ce fut le combat entre la pensée et le pouvoir.

N. M. :
une fois, j’avais monté un vaudeville, dans lequel une femme apparaissait nue sur scène. Nous avons du utiliser un subterfuge, un maillot couleur chair. Et le public avait très mal réagi au grand Botero que le décorateur avait reproduit. C’est triste et ridicule…

Nanor : et quelles ont été les conséquences sur votre travail d’artiste ?

R. A. : mine de rien, cela nous fait de la publicité quand on a subi la censure!

Pamela : selon vous, est-ce qu’un minimum de censure est nécessaire?

Tous les participants :
à l’unanimité, non ! Il faut simplement prendre en considération son existence et la combattre.

Pamela : mais tout de même, la censure joue peut-être un rôle important puisque les plus grande révolutions se sont déclenchées après des années de censure et de privation de liberté?

R. A. : en fait, la censure est un stimulant qui provoque l'artiste, c'est pour lui un défi intelligent et il lui faut être plus intelligent qu’elle!

J-M. N. : çà, c’est dans le cas où la censure suit un parti-pris intelligent. Mais si c’est une censure religieuse ou politique idiote, ce n’est vraiment motivant!

R. A. :
la liberté artistique, c’est primordial et il faut lutter contre la censure pour pouvoir aboutir à une réalité plus compatible avec les aspirations actuelles des artistes. Un exemple, Ziad El Rahbani a provoqué un mouvement de libération artistique parce qu’il a tenu tête à la censure. Et puis, après tout, la censure peut aider à créer de la publicité, qu'elle soit positive ou négative ! Autre exemple, le metteur en scène Karim Abou Chacra a fait exprès, pour un de ses spectacles, de ne pas soumettre son travail à la Censure. Ils ont interdit le spectacle, ce qui lui a fait une publicité folle et ce fut un succès ! La deuxième fois, il a voulu recommencer, mais la censure a laissé faire…

Danielle : selon vous, est-ce qu’une œuvre d’art doit forcément choquer?

R. A. :
que veut dire « choquer » ? Faut-il s’abaisser pour plaire et se dire « plus je choque, plus je plais » ? Peut-être. Une œuvre est formée de deux choses, l’idée et la forme. Les deux doivent être plaisants et convaincants. Si je me déshabillais maintenant devant vous, ça pourrait vous plaire mais est-ce que ça va apporter quelque chose? 

N. K. : créer est un acte original pour sortir des règles convenues et tracer un chemin. L’art n’est que cela, être différent, être soi-même. Et aujourd’hui, il n’y a plus de référence, on peut faire tout ce que l’on veut. Toutes les idées ont déjà été plus ou moins dites de toutes les manières imaginables. Le concept reste très important et surtout la manière de le traiter. Par exemple, Bob Wilson dans le théâtre traditionnel a perdu tout impact parce qu’aujourd’hui on cherche de nouvelles formes d’expression, on utilise plusieurs formes d’art pour exprimer une idée. Nous sommes dans un temps de synthèse.

R. A. : je crois qu’il ne faut pas avoir peur de choquer, mais il ne faudrait pas le faire juste pour la provocation. Chercher à choquer juste pour choquer, çà peut arriver et çà peut marcher. Baudelaire reste aujourd’hui le poète le plus lu!

Tina : vous-même, dans votre pratique artistique, vous arrive-t-il de vous auto-censurer ? Pourquoi?

N. M. : curieusement, c’est à l’ALBA que je me censure ! En effet, certains textes que je proposais pour les exercices publics choquaient. En fait, la censure, c’est aussi le regard des autres.

J-M. N. : oui, soyons honnêtes, même si je n’ai jamais vraiment subi la censure officielle, il m’arrive de m’auto-censurer. L’artiste doit pouvoir survivre et l’art doit « nourrir son homme ». Par exemple, ce que je vais exposer prochainement au CCF*, c’est invendable. Je vais donc parfois traiter des sujets moins dérangeant pour vendre mes œuvres, mais toujours en étant créatif.

N. K. : il y a de tristes exemples d’artistes libanais qui ont crevé de faim parce qu’ils ne s’étaient pas auto-censurés, Jean Khalifeh par exemple… En fait, le processus de création est le premier stade de la censure. De toutes façons, chaque œuvre une fois achevée vivra sa vie, alors soyez vous-mêmes avant tout !

Karen : en tant que spectateur, vous est-il déjà arrivé de vous dire que vous auriez censuré telle ou telle œuvre ?

R. A. : personnellement, je supprimerais 90% des programmes télévisés car c’est de la pollution culturelle ! Mais, sérieusement, si j’en avais le pouvoir, je ne le ferais pas ; j’essaierais plutôt d’expliquer en quoi ils sont médiocres et doivent évoluer.

Conclusion…

N. K. : c'est à vous les jeunes artistes d'être libres en vous-mêmes, de cultiver une certaine forme de liberté conquise à chaque instant.


Ne pouvant se rendre à notre invitation, le musicien Marcel Khalife nous a fait parvenir sa réponse:
« Pour répondre à vos questions sur l’art et la censure au Liban, je vous envoie les trois allocutions prononcées devant la Cour lors de mon procès au sujet de ma chanson « Ana Youssef » en xxx*:
Je comparais aujourd’hui devant un tribunal pour plaider mon innocence et m’acquitter d’une accusation obscure. Je ne crois pas que je me rendrai seul devant le juge car tout un patrimoine artistique, enrichi par les générations successives, avec tout ce qu’il comporte d’aspiration à la liberté et de désir de débarrasser la raison humaine de ce qui la mutile et la détourne de ses buts suprêmes, me tiendra compagnie.
Je me rends aujourd’hui devant ce tribunal, envahi par ce sentiment terrifiant qu’il m’est impossible d’éviter la pression qu’il exerce sur mon être, un sentiment qui m’accable de tristesse et de honte.
Je suis triste parce que je ne m’attendais pas à voir dans cette partie du monde une autorité s’arrogeant le droit de traduire en justice un artiste accusé, non pas d’un forfait qu’il a commis ni d’une trahison, d’une fomentation de troubles ou de haine, mais uniquement pour avoir chanté l’amour et la liberté. Ce que j’ai fait sincèrement, de mon mieux, pour mettre en valeur les caractéristiques et la situation de mon mileu social.
Je me rends devant ce tribunal non seulement pour plaider ma cause mais aussi celle de la liberté, de l’innocence enfantine et des valeurs esthétiques.

La première question que je poserai aux magistrats est la suivante : pourquoi me traduit-on en justice ? Est-ce parce que je tenais fermement et courageusement à hausser le niveau de la musique arabe afin que ceux-ci communiquent dignement et de façon éloquente entre eux et avec le monde qui les entoure ? Est-ce parce que j’ai  critiqué au nom de la civilisation la trivialité et l’inertie dans lesquelles se complait du matin au soir l’individu arabe, ainsi que l’attestent et le diffusent les médias arabes ? Est-ce pour ces raisons que j’ai mérité cette accusation aussi froide que l’est le sang de l’assassin ? Quel crime ai-je commis ? J’ai présenté une chanson, « Moi Youssef mon père », un poème de Mahmoud Darwich, dans un style purement symbolique oû Youssef représente l’innocence, la beauté, la loyauté et le dévouement contrairement aux arguments de l’acte d’accusation.
Quoi qu’il en soit, je ne me contente pas de plaider ici la cause de Marcel Khalife mais celle du Liban, de son apport civilisateur et de son prestige. Mais ce que je ne peux m’empêcher de déclarer, c’est que, pour la première fois, mon oeuvre artistique est exposée à cette attaque haineuse que je considère suspecte et malintentionnée, non seulement vis-à-vis de moi mais aussi de tous ceux qui, de l’Océan au Golfe, apprécient ma musique, vis-à-vis même de la dignité nationale.
Enfin, je suis heureux que, par mon acquittement, la justice libanaise se soit acquittée elle-même d’un réquisitoire qui aurait compromis son immunité en tant que gardienne de la liberté, de la culture et de l’art.
Mes remerciements vont à tous les citoyens du Liban et du monde arabe qui, par leur appui, ont soutenu les droits de l’homme à la liberté, à  la culture et à l’art.»

* NDLR : il s’agit ici d’extraits de ces allocutions.
nadine mokdessi
Nadine Mokdessi
Georges Nasr
Georges Nasr
Nazih Khater
Nazih Khater
Roger Assaf
Roger Assaf
Jean-Marc Nahas
etudiants prenant par a la table ronde
Danielle Metni
Créé sous le Mandat français, le Comité de la Censure relève de la Sûreté Générale au sein du Ministère de l’Intérieur. Si l’on se réfère aux textes officiels, la censure ne s’applique pas aux artistes mais aux œuvres. Plusieurs critères sont retenus pour interdire la diffusion d’une œuvre artistique : les allusions confessionnelles, la promotion politique d’un Etat ennemi, la ségrégation raciale, le dévoilement exagéré du corps, l’outrage aux bonnes mœurs. Toutefois, ces critères ont évolué de pair avec les mentalités. Si certaines formes artistiques (par exemple, le cinéma) peuvent faire l’objet d’interdiction totale, il existe en revanche assez peu de limites pour les créations littéraires.


ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2005
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