A l’origine,
l’idée nous était venue d’écrire une critique d’un
roman basé sur le fameux tableau de Gustave Courbet, « L’origine
du monde ». Veto de la Direction de l’ALBA pour le motif qu’on
ne peut pas montrer ce tableau. « L’Albatros » censuré
?! Piqués au vif, nous avons eu envie d’explorer le thème
de l’art et de la censure au Liban… Répondant à notre invitation,
plusieurs personnalités de la culture libanaise ont accepté
de nous consacrer de leur temps (plus de deux heures) pour répondre
à nos questions.
Ioana : quand on vous dit « censure », quels mots vous
viennent spontanément à l’esprit ?
Nadine Mokdessi : interdit. En fait, que risquerait-on au maximum
en outrepassant la censure?
Georges Nasr : un ou deux ans de prison !
Nazih Khater : ambiguité. La
censure n'est pas vraiment définie, elle s'exerce d'abord sous
forme d'autocensure « socio-politico-religieuse » puis sous
forme d’une censure latente. Ce pays est en état permanent de censure.
Roger Assaf : cent dollars !..
Agnès : selon vous, quels types
d’œuvres d’art sont le plus censurées au Liban?
R. A. : les secteurs les plus touchés
sont (par ordre d'importance) la télévision, la presse,
le cinéma, la littérature, le théâtre, la photo
et la peinture. Pourquoi ? Parce que la télévision et la
presse sont des secteurs à très grande diffusion qui atteignent
le plus grand nombre de gens. Par contre, le théâtre, la photo
et la peinture ont un public plus averti et beaucoup plus restreint.
N. K. : il n’empêche… Juste
une anecdote : je couvrais il y a longtemps l’exposition d'un artiste
syrien, Fassih Kisso, à Hamra. Il y avait, entre autres, des photos
de nus. Des hommes politiques importants de gauche, qui avaient passé
leur vie à défendre leurs idées progressistes, ont
interdit cette exposition juste pour çà. Aujourd'hui cet
artiste vit en Australie où ses œuvres connaissent beaucoup de succès.
Rachid : concrètement, comment
fonctionne le Comité de Censure?
R. A. : la censure s’exerce selon
des normes et des règles précises. Dans mon cas par exemple,
je soumets mon texte une semaine à l’avance au Comité. Je
paie cent dollars. Le censeur lit le texte à l’aide d’une
règle, ligne par ligne, et barre des mots ou des expressions comme
bon lui semble, sans prêter attention au sens général
de la phrase.
N. K. : les mots qui généralement censurés
parlent de religion, de sexe, de tabous politiques (le pouvoir libanais,
la Syrie, Israël…) ou bien militaires.
R. A. : souvent, le censeur ne lit pas vraiment les phrases…
C'est seulement lorsqu'il tombe sur des mots comme "religion", "sexe",
ou "armée" qu'il regarde dans quel contexte ils se trouvent…Parfois
le censeur n'a pas le choix. Il y a par exemple, au Liban, une loi qui
interdit l'apparition des organes sexuels. Le film, la pièce de
théatre ou l'image qui en montrent seront donc automatiquement
censurés. Il faut savoir que la police a également le droit
de venir assister à une répétition pour vérifier
si le spectacle correspond à ce qui était prévu, s’il
n’y a pas un effet visuel susceptible d’être censuré. Vous
savez, le censeur, c’est un fonctionnaire ; il n’exerce pas vraiment une
censure très stricte ; mais s’il laisse faire, d’autres vont se révolter…
En fait, il existe une autre forme de censure : à partir du moment
où je présente une pièce au public, je n’ai absolument
aucun contrôle sur les spectateurs qui sont des citoyens ordinaires.
Alors, si parmi eux certains ont des relations influentes, vont se plaindre
chez le Cheikh, le Patriarche ou un personnage politique, le type prend
son téléphone et appelle le Comité. (il n’est pas stupides
Le problème c’est le publique ».
N. M. : la vraie censure se fait donc
de la part du public! C’est la société qui fait la censure…
N. K. : c'est le cumul des interdits
qui crée un véritable terrorisme intellectuel, un crime contre
la culture… Il faut se rappeler que le premier baiser au cinéma fut
un scandale! Au Liban, la culture commence, le plus souvent, dans les écoles
confessionnelles. On passe dans des "Moules" de réflexion et c'est
très dangereux. On nous fait réfléchir selon des
normes considérées comme adéquates.
Jehanne : dans votre carrière artistique, vous avez déjà
été confrontés à la censure. Pouvez-vous
nous raconter?
N. K. : moi, j’ai la chance de travailler
dans un journal qui me laisse entièrement libre d’écrire
ce que je veux.
J.-M. N. : jamais car j’ai un public
averti qui adhère à ce que je fais.
G. N. : toute ma vie j'ai été
confronté à la censure. Par exemple, pratiquement je ne
pouvait preciser si le personnage d'un film etait chretien ou musulman.
le nom devait etre "neutre"! Autre exemple, j'ai reçu une fois de
Hollywood le scénario d’un film intitulé " The handshake that
changed the world" autour des relations entre Arafat et Rabin. Un film qui
devait être tourné en partie au Liban et aurait ainsi amené
trente millions de dollars au pays. Mais, vu son thème, ce scénario
a été refusé !
R. A. : j'ai eu deux expériences.
Tout d’abord, avec « Majdaloun » en 1969, le texte de la pièce
avait obtenu le visa, nous avons donné trois représentations,
mais des spectateurs se sont plaints et le spectacle fut finalement interdit
par la police. Paradoxalement, c'était le style des représentations
qui avait gêné les spectateurs et non le texte ! En fait,
le problème c'est le public. Autre expérience, cette année,
il y a eu « Le jardin de sanayee », une pièce où
il est question de sperme, de viol, de voile... la censure avait tout
biffé ! Après bien des pourparlers, le texte fut finalement
accepté. Ce fut le combat entre la pensée et le pouvoir.
N. M. : une fois, j’avais monté un vaudeville, dans lequel
une femme apparaissait nue sur scène. Nous avons du utiliser un
subterfuge, un maillot couleur chair. Et le public avait très mal
réagi au grand Botero que le décorateur avait reproduit. C’est
triste et ridicule…
Nanor : et quelles ont été
les conséquences sur votre travail d’artiste ?
R. A. : mine de rien, cela nous fait
de la publicité quand on a subi la censure!
Pamela : selon vous, est-ce qu’un
minimum de censure est nécessaire?
Tous les participants : à l’unanimité, non ! Il
faut simplement prendre en considération son existence et la combattre.
Pamela : mais tout de même,
la censure joue peut-être un rôle important puisque les plus
grande révolutions se sont déclenchées après
des années de censure et de privation de liberté?
R. A. : en fait, la censure est un
stimulant qui provoque l'artiste, c'est pour lui un défi intelligent
et il lui faut être plus intelligent qu’elle!
J-M. N. : çà, c’est
dans le cas où la censure suit un parti-pris intelligent. Mais
si c’est une censure religieuse ou politique idiote, ce n’est vraiment
motivant!
R. A. : la liberté artistique, c’est primordial et il
faut lutter contre la censure pour pouvoir aboutir à une réalité
plus compatible avec les aspirations actuelles des artistes. Un exemple,
Ziad El Rahbani a provoqué un mouvement de libération artistique
parce qu’il a tenu tête à la censure. Et puis, après
tout, la censure peut aider à créer de la publicité,
qu'elle soit positive ou négative ! Autre exemple, le metteur en
scène Karim Abou Chacra a fait exprès, pour un de ses spectacles,
de ne pas soumettre son travail à la Censure. Ils ont interdit le
spectacle, ce qui lui a fait une publicité folle et ce fut un succès
! La deuxième fois, il a voulu recommencer, mais la censure a laissé
faire…
Danielle : selon vous, est-ce qu’une
œuvre d’art doit forcément choquer?
R. A. : que veut dire « choquer » ? Faut-il s’abaisser
pour plaire et se dire « plus je choque, plus je plais »
? Peut-être. Une œuvre est formée de deux choses, l’idée
et la forme. Les deux doivent être plaisants et convaincants. Si
je me déshabillais maintenant devant vous, ça pourrait vous
plaire mais est-ce que ça va apporter quelque chose?
N. K. : créer est un acte original
pour sortir des règles convenues et tracer un chemin. L’art n’est
que cela, être différent, être soi-même. Et aujourd’hui,
il n’y a plus de référence, on peut faire tout ce que l’on
veut. Toutes les idées ont déjà été
plus ou moins dites de toutes les manières imaginables. Le concept
reste très important et surtout la manière de le traiter.
Par exemple, Bob Wilson dans le théâtre traditionnel a perdu
tout impact parce qu’aujourd’hui on cherche de nouvelles formes d’expression,
on utilise plusieurs formes d’art pour exprimer une idée. Nous sommes
dans un temps de synthèse.
R. A. : je crois qu’il ne faut pas
avoir peur de choquer, mais il ne faudrait pas le faire juste pour la provocation.
Chercher à choquer juste pour choquer, çà peut arriver
et çà peut marcher. Baudelaire reste aujourd’hui le poète
le plus lu!
Tina : vous-même, dans votre
pratique artistique, vous arrive-t-il de vous auto-censurer ? Pourquoi?
N. M. : curieusement, c’est à
l’ALBA que je me censure ! En effet, certains textes que je proposais pour
les exercices publics choquaient. En fait, la censure, c’est aussi le regard
des autres.
J-M. N. : oui, soyons honnêtes,
même si je n’ai jamais vraiment subi la censure officielle, il
m’arrive de m’auto-censurer. L’artiste doit pouvoir survivre et l’art
doit « nourrir son homme ». Par exemple, ce que je vais exposer
prochainement au CCF*, c’est invendable. Je vais donc parfois traiter
des sujets moins dérangeant pour vendre mes œuvres, mais toujours
en étant créatif.
N. K. : il y a de tristes exemples
d’artistes libanais qui ont crevé de faim parce qu’ils ne s’étaient
pas auto-censurés, Jean Khalifeh par exemple… En fait, le processus
de création est le premier stade de la censure. De toutes façons,
chaque œuvre une fois achevée vivra sa vie, alors soyez vous-mêmes
avant tout !
Karen : en tant que spectateur, vous
est-il déjà arrivé de vous dire que vous auriez censuré
telle ou telle œuvre ?
R. A. : personnellement, je supprimerais
90% des programmes télévisés car c’est de la pollution
culturelle ! Mais, sérieusement, si j’en avais le pouvoir, je ne
le ferais pas ; j’essaierais plutôt d’expliquer en quoi ils sont médiocres
et doivent évoluer.
Conclusion…
N. K. : c'est à vous les jeunes
artistes d'être libres en vous-mêmes, de cultiver une certaine
forme de liberté conquise à chaque instant.
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Ne pouvant
se rendre à notre invitation, le musicien Marcel Khalife nous
a fait parvenir sa réponse:
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« Pour
répondre à vos questions sur l’art et la censure au Liban,
je vous envoie les trois allocutions prononcées devant la Cour
lors de mon procès au sujet de ma chanson « Ana Youssef »
en xxx*:
|
Je comparais
aujourd’hui devant un tribunal pour plaider mon innocence et m’acquitter
d’une accusation obscure. Je ne crois pas que je me rendrai seul devant
le juge car tout un patrimoine artistique, enrichi par les générations
successives, avec tout ce qu’il comporte d’aspiration à la liberté
et de désir de débarrasser la raison humaine de ce qui
la mutile et la détourne de ses buts suprêmes, me tiendra
compagnie.
|
Je me rends
aujourd’hui devant ce tribunal, envahi par ce sentiment terrifiant qu’il
m’est impossible d’éviter la pression qu’il exerce sur mon être,
un sentiment qui m’accable de tristesse et de honte.
|
Je suis triste
parce que je ne m’attendais pas à voir dans cette partie du monde
une autorité s’arrogeant le droit de traduire en justice un artiste
accusé, non pas d’un forfait qu’il a commis ni d’une trahison,
d’une fomentation de troubles ou de haine, mais uniquement pour avoir chanté
l’amour et la liberté. Ce que j’ai fait sincèrement, de
mon mieux, pour mettre en valeur les caractéristiques et la situation
de mon mileu social.
Je me rends devant ce tribunal non seulement pour plaider ma cause
mais aussi celle de la liberté, de l’innocence enfantine et des
valeurs esthétiques.
|
La première
question que je poserai aux magistrats est la suivante : pourquoi me traduit-on
en justice ? Est-ce parce que je tenais fermement et courageusement à
hausser le niveau de la musique arabe afin que ceux-ci communiquent dignement
et de façon éloquente entre eux et avec le monde qui les
entoure ? Est-ce parce que j’ai critiqué au nom de la civilisation
la trivialité et l’inertie dans lesquelles se complait du matin
au soir l’individu arabe, ainsi que l’attestent et le diffusent les médias
arabes ? Est-ce pour ces raisons que j’ai mérité cette accusation
aussi froide que l’est le sang de l’assassin ? Quel crime ai-je commis
? J’ai présenté une chanson, « Moi Youssef mon père
», un poème de Mahmoud Darwich, dans un style purement symbolique
oû Youssef représente l’innocence, la beauté, la loyauté
et le dévouement contrairement aux arguments de l’acte d’accusation.
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Quoi qu’il
en soit, je ne me contente pas de plaider ici la cause de Marcel Khalife
mais celle du Liban, de son apport civilisateur et de son prestige. Mais
ce que je ne peux m’empêcher de déclarer, c’est que, pour la
première fois, mon oeuvre artistique est exposée à
cette attaque haineuse que je considère suspecte et malintentionnée,
non seulement vis-à-vis de moi mais aussi de tous ceux qui, de l’Océan
au Golfe, apprécient ma musique, vis-à-vis même de la
dignité nationale.
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Enfin, je
suis heureux que, par mon acquittement, la justice libanaise se soit acquittée
elle-même d’un réquisitoire qui aurait compromis son immunité
en tant que gardienne de la liberté, de la culture et de l’art.
Mes remerciements vont à tous les citoyens du Liban et du
monde arabe qui, par leur appui, ont soutenu les droits de l’homme à
la liberté, à la culture et à l’art.»
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* NDLR : il
s’agit ici d’extraits de ces allocutions.
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Nadine Mokdessi
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Georges Nasr
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Nazih Khater
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Roger Assaf
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Jean-Marc
Nahas
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etudiants
prenant par a la table ronde
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Créé sous le Mandat français, le
Comité de la Censure relève de la Sûreté Générale
au sein du Ministère de l’Intérieur. Si l’on se réfère
aux textes officiels, la censure ne s’applique pas aux artistes mais aux
œuvres. Plusieurs critères sont retenus pour interdire la diffusion
d’une œuvre artistique : les allusions confessionnelles, la promotion politique
d’un Etat ennemi, la ségrégation raciale, le dévoilement
exagéré du corps, l’outrage aux bonnes mœurs. Toutefois, ces
critères ont évolué de pair avec les mentalités.
Si certaines formes artistiques (par exemple, le cinéma) peuvent faire
l’objet d’interdiction totale, il existe en revanche assez peu de limites
pour les créations littéraires.
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