« Etre créateur
d’identité urbaine », tel était le projet de ces
trois diplômés de l’I.U.A. qui ont réussi à
tracer leur voie respective. Nous avons mené l’enquête en
ciblant un échantillon d’anciens étudiants de l’IUA. :
Jehanne Pharès, Sylvia Yammine, Serge Yazigi, chacun à sa
manière essaie de travailler à la planification urbaine
et territoriale au sein de services étatiques, de bureaux
privés ou encore de directions internationales. Leurs parcours
différents divergent pour mieux converger vers une même
stratégie de développement urbain.
Cette palette assez
représentative établit une grande
diversité de trajectoires professionnelles. Le Liban baigne dans
une anarchie ravageuse, accompagnée d’un surplus de
diplômés sans débouchés : les offres
d’emploi prolifèrent et s’entrecoupent pour un même champ
professionnel. Effectuer une formation ne veut en aucun cas dire
pouvoir l’exploiter. Certains témoignent de leur lassitude
devant les difficultés pour pénétrer le monde du
travail. Accéder à des postes au sein de l’administration
ne se révèle pas chose facile, d’autant plus que le champ
d’action demeure restreint et souffre du manque de sensibilisation des
partenaires pour une mise en œuvre opérationnelle sur le
terrain.
La situation du Liban se caractérise par une densification
accrue des formes urbaines débouchant à
l'émergence de conflits sur le « droit de vivre en ville
». Les organismes concernés doivent désormais mieux
gérer l’inventivité de ces potentiels émergents,
de ces nouveaux éléments dynamiques qui écrivent
quelques lignes dans l’histoire de notre territoire. Ceux-ci
espèrent un renversement audacieux de l’ordre des
priorités reposant sur une vision plus novatrice tout en
rejoignant les racines essentielles de la culture.
Caline Eid, I.U.A.
Jehanne Phares, 27 ans
Caline Eid : Qu’as-tu
appris grâce au cursus de l’IUA ?
Jehanne Phares : Enormément au niveau du Liban. Mais j'ai
préféré les cours que l'on peut classer
d’opérationnels plutôt que ceux un peu trop
théoriques.
C. E. : As-tu
complété ta formation par des stages ou par d’autres
études à l’étranger ?
J. P. : Non, mis a part les ateliers de Cergy-Pontoise que j'ai fait
grâce a l'ALBA et auxquels j'ai participé plusieurs fois,
d’abord comme étudiante puis comme assistante.
C. E. : Quel
métier pratiques-tu maintenant ?
J. P. : Je suis consultante en Urbanisme et en gestion de ressources
culturelles à l'UNESCO à Paris, mais je travaille aussi
en indépendante sur des projets d’Urbanisme.
C. E. : Qu’est
ce que ta formation d’urbaniste t’a apporté de plus, en quoi
celle-ci t’a été utile ?
J. P. : Elle m’a fait comprendre la diversité de l'Urbanisme et
la nécessaire polyvalence d’un urbaniste ou du moins des
métiers qui sont liés à la ville. Mon sujet de
mémoire m'a permis d'arriver à l'UNESCO. En même
temps que l'IUA, j'ai collaboré avec l’I.F.P.O., ce qui a
constitué une ouverture intéressante. Je pense que ce
D.E.S.S. m'a été utile à plus d'un titre parce que
j'ai compris un peu plus le paysage urbain libanais tant physique
qu’humain.
C. E. : As-tu
travaillé dans le domaine de l’Urbanisme?
J. P. : Mon métier est directement lié aux politiques
urbaines et aux outils mis en oeuvre pour les appliquer (PSMV, SCOT,
etc.). Je travaille énormément sur le patrimoine urbain,
notamment moderne (Brasilia par exemple) donc oui, je suis dans
l'Urbanisme et je me définis comme urbaniste. Mais il y a
certainement plusieurs approches du métier d'urbaniste et la
mienne est certainement très différente de
l'architecte-urbaniste. Pour ma part, j’aborde la ville par son aspect
politique, social et économique en premier lieu.
C. E. : Quelle
vision as-tu de l’Urbanisme au Liban ?
J. P. : Vaste sujet, il y aurait pas mal de réformes à
faire mais aussi beaucoup de lois à appliquer.Il y a surtout une
carence au niveau des compétences et c'est pour cela que
l'I.U.A. peut jouer un rôle important. Le problème, c’est
qu'au Liban l'Urbanisme est souvent pensé par des architectes,
voire même des ingénieurs et, du coup, il pas conçu
comme un ensemble. Ceux-ci construisent de la ville au lieu de lui
donner les règles et les moyens de son développement
Serge Yazigi
Diplômé Ecole d’Architecture, Promotion 93 et I.U.A.,
Promotion 95
C. E. : dans quel but as-tu
choisi d’effectuer cette formation ?
S. Y. : intéressé par l'Urbanisme avant même de
commencer mes études d'Architecture, j'étais convaincu
d'une part de la relation étroite entre les deux formations, et
d'autre part que l'Urbanisme offre un cadre aux problématiques
qui m'intéressent, à savoir le cadre physique et social
dans lequel nous évoluons. En 1993, j’ai
bénéficié d'une bourse pour des études
d'Urbanisme à l'Ecole Polytechnique de Turin, puis en je me suis
inscrit en 1994 à l'I.U.A. pour finir parmi la toute
première promotion d'urbanistes au Liban.
C. E. : as-tu
complété ta formation par des stages ou d’autres
études à l’étranger ?
S. Y. : pour ce qui me concerne, je continue encore mes études
puisque je devrais commencer bientôt mon Doctorat en co-tutelle
entre l'Université de Tours et Balamand tout en enseignant
à l'I.U.A., convaincu de l'intérêt de joindre la
théorie et la pratique de ce métier exigeant .
C. E. : quel
métier pratiques-tu maintenant ?
S. Y. : en 1998, j’ai co-fondé avec Nagi Sfeir (Ecole
d’Architecture Promotion 93 et IUA Promotion 95) notre atelier qui se
structure en deux départements dont l'un est dévolu aux
études urbaines. Aussitôt, nous avons du faire face
à une demande croissante pour des études diverses, depuis
le Design Urbain jusqu’aux Plans Directeurs, en passant par des Plans
simplifiés de Développement et divers travaux de
consultations et de recherche sur les méthodologies et les
nouvelles approches urbaines au Liban. Nos clients étaient des
Municipalités, des Directions Générales ou des ONG
locales ou internationales. De même, certains de nos travaux ont
été accomplis comme consultants auprès de bureaux
d'étude libanais ou internationaux.
C. E. :
qu’as-tu appris grâce au cursus de l’I.U.A. ?
S. Y. : pour en revenir à l'Institut, je suis convaincu de la
grande valeur de cette formation tout en souhaitant la mise en place
d'une dynamique plus compétitive. Plus de dix ans après
la mise en place de ce premier DESS d'Urbanisme au Liban, une
restructuration de base, tant sur la forme que le fond se doit
d'être poursuivie. Une bataille devrait être aussi
menée sur un autre front : celui de la nécessaire
organisation de notre métier en lui assurant le cadre
professionnel adéquat.
Sylvia Yammine
C. E. : dans quel but as-tu
choisi d’effectuer cette formation ?
S. Y. : les problèmes urbains qui se posent au Liban exigent des
professionnels capables d’analyser globalement un projet urbain. J’ai
souhaité faire partie de ces professionnels, surtout
étant déjà architecte de formation.
C. E. : as-tu
complété ta formation à l’I.U.A. par des stages ou
d’autres études à l’étranger ?
S. Y. : non, j’ai travaillé tout de suite sur des projets
urbains : le plan directeur de Zgharta et actuellement celui de Ehden
en collaboration avec la municipalité.
C. E. : quel
métier pratiques-tu maintenant ?
S. Y. : l’architecture en priorité puisque je ne peux pas
participer à des projets urbains lancés par le
gouvernement, ils sont encore confiés de gré à
gré.
C. E. : qu’est
ce que la formation en Urbanisme t’a apporté de plus ?
S. Y. : cette formation a été très utile.
Maintenant, on arrive à mieux comprendre les
particularités de chaque ville, de chaque ensemble urbain.
L’Urbanisme, c’est une vision globale permettant de maîtriser les
techniques de construction et d’organisation. Il n’y a pas de
comparaison entre le travail d’un architecte et celui d’un urbaniste,
ça se complète : l’architecture ne devrait pas se faire
indépendamment de la conception générale d’une
ville. Après avoir appris l’art de construire un édifice,
j’ai donc appris l’art de construire une ville.
C. E. : as-tu
travaillé dans le domaine de l’Urbanisme?
S. Y. : ce n’est pas mon métier à part entière. Au
Liban il n’y a pas d’Urbanisme, c’est de l’anti-urbanisme. Pourtant, je
ne peux pas dire que mon diplôme d’urbaniste est juste un
diplôme supplémentaire parce qu’il m’a permis de
participer à beaucoup de débats fructueux et d’être
efficace pour ma région.
C. E. : as-tu
été sollicitée pour participer à des
projets lancés par le gouvernement ?
S. Y. : dans le but de remédier au développement
anarchique de Zgharta durant la guerre, la Direction
Générale de l’Urbanisme a confié à un
bureau d’études la tâche d’établir un Plan
Directeur de la ville. Le plan établi n’était plus en
mesure de répondre aux opportunités actuelles. Par
conséquent, un comité qui a poursuivi, avec la Direction
Générale de l’Urbanisme, les études
d’aménagement. Etant membre de ce comité, nous avons pris
la juste mesure des besoins de la ville pour les vingt ans à
venir. Mais le plan élaboré n’était pas tout
à fait dans le cadre d’une stratégie de croissance
maîtrisée même s’il répond aux besoins des
habitants. J’aimerais par contre participer au développement du
Schéma Directeur du territoire libanais proposé par M.
Fouad Awada. Ce plan national est primordial et doit constituer un
préalable à tout autre plan d’aménagement d’une
zone quelconque. La volonté de l’Etat doit s’axer sur une vraie
politique de gestion du patrimoine national sans compromis pour
éviter les demi-solutions, grâce à des
consultations, des études avec les acteurs sur le terrain ainsi
que les décideurs publics et privés.
C. E. : quelle
vision as-tu de l’Urbanisme au Liban ?
S. Y. : Malgré les apparences, la procédure à
laquelle sont soumis les plans d’urbanisme au Liban souffre de
certaines anomalies. Ces plans ont été fondés sur
des statistiques assez vieilles et ont été publiés
avant la guerre. Il faut les réviser tous les dix ans. En fait,
la plupart des villes au Liban ne sont pas dotées d’un plan
d’urbanisme car il était d’usage de recourir à un simple
« Zoning » désuet qui ne relève pas de
l’urbanisme.
C. E. :
comment définirais-tu la relation entre Architecture et
Urbanisme ?
S. Y. : le rapport entre Architecture et Urbanisme ne peut être
ramené à une différence quantitative ; il est
à la fois plus intime et plus complexe. Toute conception de la
ville implique un langage architectural adapté et,
réciproquement, tout type d’architecture présuppose un
discours urbain cohérent.
Propos recueillis par Caline Eid, I.U.A.
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