C’était
le 12 avril dernier. Ce soir-là, j’assistais à la
projection de « Tayf El Madina » de Jean Chamoun dans le
cadre d’un festival célébrant le début de la
guerre au Liban*. J’étais aussi venu dans le but de rencontrer
cette grande figure du cinéma qu’est le réalisateur
Youssef Chahine, sachant par son neveu Gaby, intervenant à
l’ALBA, qu’il serait présent. Je l’attendais donc à la
sortie de la salle, caméra au poing…
Les présentations faites,
j’enchaînai aussitôt dans une première question. Je
voulais savoir ce qu’il pensait des films libanais qui racontent notre
guerre. Mais M. Chahine était fatigué, pressé de
rentrer. Nous nous sommes donc convenus de nous retrouver le lendemain.
13 avril, 9h30, un palace beyrouthin, une suite diplomatique. Ali
Katibi et moi-même sommes calés dans nos fauteuils
à deviser avec le grand Youssef Chahine - « Joe »
pour les intimes – sur le métier de réalisateur et ses
relations nécessaires avec la production.
Joseph
Saliba et Ali Katibi : Quel est, selon vous, l’élément
indispensable à la réussite de vos films ?
Youssef Chahine : Un - le plus important - c’est de respecter la
technique et les règles de réalisation. L’image
cadrée parle au spectateur, lui raconte une histoire au fur et
à mesure contrairement au théâtre où elle
dévoile toute la scène d’un coup. Si le
réalisateur ne maîtrise pas ses cadrages, le film rate. Le
réalisateur n’est pas ce type qui porte une drôle de
casquette et hurle tout le temps ; c’est une personne de grande culture
qui établit continuellement une relation avec ce qui l’entoure
et y réagit à travers son film.
J. S. et A.
K. : Quelle est la relation entre le réalisateur et le
producteur ?
Y. C. : Le producteur évalue tout avant le tournage. Les
réunions qui se font pour calculer le budget doivent se tenir en
présence du réalisateur, qui doit être conscient
des détails financiers. Il doit ainsi savoir maîtriser son
tournage. Par exemple, si je veux tourner au « Berdawneh »
à Zahlé, je dois savoir combien vont coûter
l’hôtel, les transports, combien de jours il faut rester, etc.
Même les éventuels retards sont calculés. Entre mon
producteur et moi, la relation est quasi-intime ! Au point qu’il lui
suffit de jeter un coup d’œil à sa montre pour savoir exactement
quel plan je tourne !
J. S. et A.
K. : Il est donc crucial de bien préparer le film avant le
tournage ?
Y. C. : Si le réalisateur n’a pas bien préparé les
choses, le film sera pour sûr en danger et le producteur
intervient alors durant le tournage. Imaginez des acteurs qui
arriveraient sur le plateau sans avoir retenu leurs phrases ! En fait,
un projet n’est prêt à être filmé que quand
le scénario, le découpage et le dépouillement sont
finis. Tout sera discuté autour d’une table aussitôt la
fin du casting. A ce sujet, je veux tout savoir de mes acteurs depuis
leur naissance. Il faut que les réalisateurs et les acteurs
soient à l’aise les uns avec les autres pour qu’ils puissent
travailler efficacement.
J. S. et A.
K. : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes réalisateurs ?
Y. C. : Plusieurs : ne pas faire de scènes que vous n’arrivez
pas à maîtriser ; ne rien laisser au hasard ; avoir une
philosophie applicable ; faire un bon repérage et ensuite un bon
cadrage ; travailler la composition et le mouvement. C’est tout simple,
on ne juge pas un film « joli », mais bien cadré !
J. S. et A.
K. : Il reste la question du budget : est-ce que vous commenceriez un
tournage sans l’avoir assuré à 100% ?
Y. C. : Il faut savoir faire la balance entre les dépenses et le
budget que l’on a. Je me permets parfois de le dépasser de 10%,
mais ici, au Liban, c’est plus difficile. En général,
nous n’avons pas tout l’argent et nous cherchons des associés
pour investir avec nous. Alors seulement, une fois les sommes
réunies, nous commençons le tournage.
J. S. et A.
K. : Quel incident de tournage vous revient en mémoire ?
Y. C. : Une bêtise lors du tournage du film « La Dame du
Château », à Deir el Kamar. Il fallait filmer un
incendie au premier étage d’un immeuble alors qu’un technicien
devait rester au second. Dans une intuition, j’ai demandé au
dernier moment d’ouvrir une fenêtre. Elle lui a permis de
s’enfuir in extremis car il était rejoint par le feu!
Le téléphone sonna. On
réclamait Youssef Chahine sur d’autres lieux. Il faut se
rappeler que, le 13 avril, toute la ville était en effervescence
pour préparer les spectacles qui se dérouleraient le
soir. Place des Martyrs. Place de la Liberté.
Joseph Saliba, AV 4
* ce festival était organisé
par le cinéma Sofil