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Juin 2005 / No.5
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Rencontre : Une heure en compagnie de Youssef Chahine

C’était le 12 avril dernier. Ce soir-là, j’assistais à la projection de « Tayf El Madina » de Jean Chamoun dans le cadre d’un festival célébrant le début de la guerre au Liban*. J’étais aussi venu dans le but de rencontrer cette grande figure du cinéma qu’est le réalisateur Youssef Chahine, sachant par son neveu Gaby, intervenant à l’ALBA, qu’il serait présent. Je l’attendais donc à la sortie de la salle, caméra au poing…

Les présentations faites, j’enchaînai aussitôt dans une première question. Je voulais savoir ce qu’il pensait des films libanais qui racontent notre guerre. Mais M. Chahine était fatigué, pressé de rentrer. Nous nous sommes donc convenus de nous retrouver le lendemain. 13 avril, 9h30, un palace beyrouthin, une suite diplomatique. Ali Katibi et moi-même sommes calés dans nos fauteuils à deviser avec le grand Youssef Chahine - « Joe » pour les intimes – sur le métier de réalisateur et ses relations nécessaires avec la production.

Joseph Saliba et Ali Katibi : Quel est, selon vous, l’élément indispensable à la réussite de vos films ?
Youssef Chahine : Un - le plus important - c’est de respecter la technique et les règles de réalisation. L’image cadrée parle au spectateur, lui raconte une histoire au fur et à mesure contrairement au théâtre où elle dévoile toute la scène d’un coup. Si le réalisateur ne maîtrise pas ses cadrages, le film rate. Le réalisateur n’est pas ce type qui porte une drôle de casquette et hurle tout le temps ; c’est une personne de grande culture qui établit continuellement une relation avec ce qui l’entoure et y réagit à travers son film.

J. S. et A. K. : Quelle est la relation entre le réalisateur et le producteur ?
Y. C. : Le producteur évalue tout avant le tournage. Les réunions qui se font pour calculer le budget doivent se tenir en présence du réalisateur, qui doit être conscient des détails financiers. Il doit ainsi savoir maîtriser son tournage. Par exemple, si je veux tourner au « Berdawneh » à Zahlé, je dois savoir combien vont coûter l’hôtel, les transports, combien de jours il faut rester, etc. Même les éventuels retards sont calculés. Entre mon producteur et moi, la relation est quasi-intime ! Au point qu’il lui suffit de jeter un coup d’œil à sa montre pour savoir exactement quel plan je tourne !

J. S. et A. K. : Il est donc crucial de bien préparer le film avant le tournage ?
Y. C. : Si le réalisateur n’a pas bien préparé les choses, le film sera pour sûr en danger et le producteur intervient alors durant le tournage. Imaginez des acteurs qui arriveraient sur le plateau sans avoir retenu leurs phrases ! En fait, un projet n’est prêt à être filmé que quand le scénario, le découpage et le dépouillement sont finis. Tout sera discuté autour d’une table aussitôt la fin du casting. A ce sujet, je veux tout savoir de mes acteurs depuis leur naissance. Il faut que les réalisateurs et les acteurs soient à l’aise les uns avec les autres pour qu’ils puissent travailler efficacement.

J. S. et A. K. : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes réalisateurs ?
Y. C. : Plusieurs : ne pas faire de scènes que vous n’arrivez pas à maîtriser ; ne rien laisser au hasard ; avoir une philosophie applicable ; faire un bon repérage et ensuite un bon cadrage ; travailler la composition et le mouvement. C’est tout simple, on ne juge pas un film « joli », mais bien cadré !

J. S. et A. K. : Il reste la question du budget : est-ce que vous commenceriez un tournage sans l’avoir assuré à 100% ?
Y. C. : Il faut savoir faire la balance entre les dépenses et le budget que l’on a. Je me permets parfois de le dépasser de 10%, mais ici, au Liban, c’est plus difficile. En général, nous n’avons pas tout l’argent et nous cherchons des associés pour investir avec nous. Alors seulement, une fois les sommes réunies, nous commençons le tournage.

J. S. et A. K. : Quel incident de tournage vous revient en mémoire ?
Y. C. : Une bêtise lors du tournage du film « La Dame du Château », à Deir el Kamar. Il fallait filmer un incendie au premier étage d’un immeuble alors qu’un technicien devait rester au second. Dans une intuition, j’ai demandé au dernier moment d’ouvrir une fenêtre. Elle lui a permis de s’enfuir in extremis car il était rejoint par le feu!

Le téléphone sonna. On réclamait Youssef Chahine sur d’autres lieux. Il faut se rappeler que, le 13 avril, toute la ville était en effervescence pour préparer les spectacles qui se dérouleraient le soir. Place des Martyrs. Place de la Liberté.

Joseph Saliba, AV 4

* ce festival était organisé par le cinéma Sofil



QUI EST YOUSSEF CHAHINE?
 Réalisateur, acteur, producteur, scénariste, né en 1926 à Alexandrie (Egypte), Youssef Chahine quitte l'Egypte en 1947 pour étudier le cinéma près de Los Angeles. De retour un an plus tard, l'opérateur Alvise Orfanelli, pionnier du cinéma en Egypte, lui permet de réaliser en 1950 son premier film, « Papa Amin ». Cinéaste engagé, Youssef Chahine ne cesse de dénoncer la censure et l'intégrisme. Dans « L' Aube d'un jour nouveau » (1964), il brosse le portrait critique des intellectuels. Son film intitulé « Le Choix » (1970) analyse la société de son pays tandis que « Le Moineau »(1973) critique l'affairisme. Très contestataire, le cinéaste fait même un séjour en prison en 1984 pour avoir projeté un film interdit par la Censure. Les films de Youssef Chahine sont également l'occasion pour lui de se pencher sur son passé et de se dévoiler à son public. En 1978, il signe « Alexandrie pourquoi ? », un retour sur sa jeunesse en Egypte qui remporte un Ours d'argent et le Grand Prix du Jury au Festival de Berlin. Quatre ans plus tard, Youssef Chahine entame la réalisation d’une trilogie autobiographique : « La Mémoire », « Alexandrie encore et toujours » et « Le Destin », ce dernier remportera au Festival de Cannes le Prix du cinquantième anniversaire. 
Plus récemment, Youssef Chahine, toujours engagé, a réalisé un court-métrage pour le film collectif « 11'09''01 », une réflexion sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York.



ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2005
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