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Depuis trois ans, la cathédrale orthodoxe
Saint-Georges, au centre ville de Beyrouth, est le
théâtre d’un chantier de restauration de ses
iconostases. Un projet ambitieux, mené pour une large
part par trois jeunes diplômées de l’Ecole des Arts
Plastiques, qui devrait s’achever courant 2006. Récit
d’une « renaissance ».
Telle qu’on
peut la voir actuellement, la cathédrale Saint-Georges
fut reconstruite et inaugurée en 1772. Elle comporte
trois iconostases : une centrale dédiée à Saint-Georges
et deux latérales, dédiées à Saint-Nicolas et Saint-Elie.
Selon les archives, ces iconostases ainsi que l’ambon,
le trône de l’évêque et deux cadres dits « proskynetaires »
sont l’œuvre d’un même maître menuisier du nom de Wehbé
et datent de 1783. Ces pièces sont sculptées dans du
bois, sous forme de frises et de motifs floraux
entièrement dorés à la feuille. Durant la guerre, bon
nombre des pièces de l’iconostase ont été perdues à
cause d’incendies ou de vols ; seul 25 % de ces pièces
ont été sauvées et cachées dans plusieurs entrepôts de
l’évêché orthodoxe de Beyrouth.
En Avril
2002, nous avons pris en charge à la demande de l’évêché
la conservation et la restauration des boiseries mais
aussi d’un certain nombre d’icônes. Celles-ci
appartiennent à différents siècles et ont subi
différentes influences artistiques. Si certaines d’entre
elles sont signées et datées, nous attendons pour les
autres la fin du projet de restauration, prévue pour
2006, pour nous pencher de plus près sur leur datation.
Restauration et conservation
De nos
jours, la restauration des œuvres d’art joue un rôle
majeur dans la conservation du patrimoine culturel et
dans sa mise en valeur. Dans le cas de la restauration
des icônes ou de toute peinture sur un support en bois
(a tempera), nous ne visons pas à nettoyer
systématiquement l’œuvre ou encore la repeindre, mais
plutôt à intervenir au minimum afin d’éviter une
éventuelle dégradation de la pièce et de faire
réapparaître l’image dans sa splendeur originelle.
Actuellement, des lois sont imposées par des organismes
internationaux, tels que l’I.C.C.R.O.M., pour régir le
travail des restaurateurs.
Le travail
de restauration consiste donc à rapprocher l’icône de
son état originel, sans créer un nouveau dessin, le
restaurateur n’étant pas un peintre. D’une façon
générale dans ce chantier, toutes les œuvres ont
nécessité des retouches minimales. Quand les lacunes de
la couche picturale n’étaient pas très importantes, des
masticages et des retouches ont été effectués pour
rendre l’œuvre plus lisible. Par contre, pour les
lacunes plus importantes qui nécessitent une création de
lignes et formes inexistantes, le dessin n’est jamais
complété et les retouches se résument à l’application
d’une tonalité neutre.
Une
restauration par étapes
A leur
entrée à l’atelier, les pièces en bois et les icônes de
la cathédrale ont subi une observation très minutieuse à
l’œil nu. Ceci nous permet déjà d’estimer les
interventions nécessaires en vue de la
conservation-restauration de chaque œuvre. Ensuite ces
données sont rédigées en détail pour constituer le
« constat d’état » qui servira de fiche d’identité.
Ce dernier sera accompagné d’une photographie
documentaire de la totalité de l’œuvre et des détails.
Il est important cependant de noter que, chaque pièce
étant unique en son genre, les interventions nécessaires
pour chacune sont très spécifiques.
Pour la plus
grande partie des supports en bois, nous avons dû
désinfecter et consolider le bois fortement rongé par
les « xylophages » : des termites et des lychtus
qui les avaient rendu spongieux et fragiles. Souvent
aussi, un autre problème s’est posé, celui du
rétrécissement du bois par le phénomène d’assèchement :
la préparation et la couche picturale se détachent alors
du support, sous forme de soulèvements et de pertes de
matière. Auquel cas, nous avons procédé à un refixage, à
l’aide d’injections d’une colle adéquate.
En général,
la couche protectrice - ou vernis - devient plus acide
avec le temps et jaunit fortement. Elle présente alors
un danger pour les couleurs sous-jacentes car les
pigments risquent d’être totalement transformés ou même
de disparaître à cause des réactions chimiques. En
outre, la couche protectrice noircit sous l’effet de la
poussière et des bougies et sa surface s’use du fait de
l’attouchement des fidèles. Des phénomènes qui
transforment la couche protectrice en un écran noir et
flou, lequel n’accomplit plus sa fonction protectrice et
cache le vrai visage de l’icône ou la splendeur de la
boiserie. Nous avons donc du « alléger » la couche
protectrice (= nettoyage à la surface) pour retirer le
noir, réduire l’acidité et nous l’avons remplacée par
une nouvelle couche protectrice, non acide, transparente
et lisse.
Une peinture peut en cacher une autre…
Les icônes
des Apôtres et celle du Christ-évêque, placées dans
l’iconostase centrale, présentaient un cas très
intéressant. La couche originelle n’était plus visible
mais complètement repeinte par une ou deux couches de
peinture successives. Le dessin de l’icône de
Saint-Pierre par exemple était entièrement recouvert par
une autre représentation du même saint. Celle-ci suivait
le même tracé que l’icône originelle, mais le drapé en
lui-même, la carnation et les inscriptions, étaient
différents et de moindre valeur artistique. Des
radiographies aux rayons X de la surface de l’icône ont
alors été effectuées : elles nous ont permis de nous
assurer de la présence d’une couche sous-jacente. Avec
l’accord de l’archevêché, les repeints ont alors été
entièrement retirés pour redécouvrir les neuf icônes
initiales : le Christ évêque et huit Apôtres.
Des
qualités éthiques et professionnelles
La
restauration d’une œuvre – quelle que soit sa technique
de fabrication - comporte deux grands volets : un volet
artistique et un autre scientifique de même importance.
Pour intervenir en tant que professionnel, le
restaurateur d’icône doit auparavant acquérir une
compréhension profonde de sa structure formelle. Sans
cette compréhension, les aptitudes scientifiques et
techniques n’arrivent pas à elles seules, à élaborer les
bons remèdes : allègement, masticage et réintégration.
Le restaurateur doit avoir un regard suffisamment précis
pour distinguer formes et couleurs et une main habile et
patiente. Il doit être également éduqué en matière de
chimie organique, qui est à la base de notre travail.
Les couches protectrices et les vernis étant des
matières organiques d’une grande variété, ils
nécessitent chacun des analyses de détection spécifiques
en vue du choix des solvants appropriés.
Dans ce
projet, chaque œuvre : icône ou boiserie, a été conférée
à un restaurateur. Ainsi nous nous sommes partagées la
lourde tâche de conserver et de restaurer ces pièces
dans les délais prévus. Ce partage implique un échange
continu de nos connaissances et des découvertes en cours
de travail ; parfois aussi, quelques interventions
nécessitent des discussions préalable et une décision
commune. Nous devenons par la suite responsables, non
seulement de notre travail, mais aussi du travail de
l’équipe.
Enfin, sur le plan physique, la
restauration est une profession éprouvante car elle
nécessite une complète concentration des heures durant
ainsi qu’une protection continue des vapeurs toxiques
des solvants utilisés durant l’allégement. Malgré cela,
ce domaine reste très enrichissant et passionnant. Un
travail qui nous place si près d’une œuvre qu’il nous
permet – en spectateurs privilégiés - d’admirer au plus
près la transparence des glacis, le style d’un peintre
et les techniques iconographiques...
Nadia Bou
Jaoudeh, Krystel Haddad et Tiffany Homsi,
diplômées de l’Ecole des Arts Plastiques – section
restauration d’icônes |