Novembre 2005 / No.6
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Evénement : DES ICONES SOUS HAUTE SURVEILLANCE

Depuis trois ans, la cathédrale orthodoxe Saint-Georges, au centre ville de Beyrouth, est le théâtre d’un chantier de restauration de ses iconostases. Un projet ambitieux, mené pour une large part par trois jeunes diplômées de l’Ecole des Arts Plastiques, qui devrait s’achever courant 2006. Récit d’une « renaissance ».

Telle qu’on peut la voir actuellement, la cathédrale Saint-Georges fut reconstruite et inaugurée en 1772. Elle comporte trois iconostases : une centrale dédiée à Saint-Georges et deux latérales, dédiées à Saint-Nicolas et Saint-Elie. Selon les archives, ces iconostases ainsi que l’ambon, le trône de l’évêque et deux cadres dits « proskynetaires » sont l’œuvre d’un même maître menuisier du nom de Wehbé et datent de 1783. Ces pièces sont sculptées dans du bois, sous forme de frises et de motifs floraux entièrement dorés à la feuille. Durant la guerre, bon nombre des pièces de l’iconostase ont été perdues à cause d’incendies ou de vols ; seul 25 % de ces pièces ont été sauvées et cachées dans plusieurs entrepôts de l’évêché orthodoxe de Beyrouth. 

En Avril 2002, nous avons pris en charge à la demande de l’évêché la conservation et la restauration des boiseries mais aussi d’un certain nombre d’icônes. Celles-ci appartiennent à différents siècles et ont subi différentes influences artistiques. Si certaines d’entre elles sont signées et datées, nous attendons pour les autres la fin du projet de restauration, prévue pour 2006, pour nous pencher de plus près sur leur datation.

Restauration et conservation

De nos jours, la restauration des œuvres d’art joue un rôle majeur dans la conservation du patrimoine culturel et dans sa mise en valeur. Dans le cas de la restauration des icônes ou de toute peinture sur un support en bois (a tempera), nous ne visons pas à nettoyer systématiquement l’œuvre ou encore la repeindre, mais plutôt à intervenir au minimum afin d’éviter une éventuelle dégradation de la pièce et de faire réapparaître l’image dans sa splendeur originelle. Actuellement, des lois sont imposées par des organismes internationaux, tels que l’I.C.C.R.O.M., pour régir le travail des restaurateurs.

Le travail de restauration consiste donc à rapprocher l’icône de son état originel, sans créer un nouveau dessin, le restaurateur n’étant pas un peintre. D’une façon générale dans ce chantier, toutes les œuvres ont nécessité des retouches minimales. Quand les lacunes de la couche picturale n’étaient pas très importantes, des masticages et des retouches ont été effectués pour rendre l’œuvre plus lisible. Par contre, pour les lacunes plus importantes qui nécessitent une création de lignes et formes inexistantes, le dessin n’est jamais complété et les retouches se résument à l’application d’une tonalité neutre.

Une restauration par étapes

A leur entrée à l’atelier, les pièces en bois et les icônes de la cathédrale ont subi une observation très minutieuse à l’œil nu. Ceci nous permet déjà d’estimer les interventions nécessaires en vue de la conservation-restauration de chaque œuvre. Ensuite ces données sont rédigées en détail pour constituer le « constat d’état » qui servira de fiche d’identité. Ce dernier sera accompagné d’une photographie documentaire de la totalité de l’œuvre et des détails. Il est important cependant de noter que, chaque pièce étant unique en son genre, les interventions nécessaires pour chacune sont très spécifiques.

Pour la plus grande partie des supports en bois, nous avons dû désinfecter et consolider le bois fortement rongé par les « xylophages » : des termites et des lychtus qui les avaient rendu spongieux et fragiles. Souvent aussi, un autre problème s’est posé, celui du rétrécissement du bois par le phénomène d’assèchement : la préparation et la couche picturale se détachent alors du support, sous forme de soulèvements et de pertes de matière. Auquel cas, nous avons procédé à un refixage, à l’aide d’injections d’une colle adéquate.

En général, la couche protectrice - ou vernis - devient plus acide avec le temps et jaunit fortement. Elle présente alors un danger pour les couleurs sous-jacentes car les pigments risquent d’être totalement transformés ou même de disparaître à cause des réactions chimiques. En outre, la couche protectrice noircit sous l’effet de la poussière et des bougies et sa surface s’use du fait de l’attouchement des fidèles. Des phénomènes qui transforment la couche protectrice en un écran noir et flou, lequel n’accomplit plus sa fonction protectrice et cache le vrai visage de l’icône ou la splendeur de la boiserie. Nous avons donc du « alléger » la couche protectrice (= nettoyage à la surface) pour retirer le noir, réduire l’acidité et nous l’avons remplacée par une nouvelle couche protectrice, non acide, transparente et lisse.  

Une peinture peut en cacher une autre…

Les icônes des Apôtres et celle du Christ-évêque, placées dans l’iconostase centrale, présentaient un cas très intéressant. La couche originelle n’était plus visible mais complètement repeinte par une ou deux couches de peinture successives. Le dessin de l’icône de Saint-Pierre par exemple était entièrement recouvert par une autre représentation du même saint. Celle-ci suivait le même tracé que l’icône originelle, mais le drapé en lui-même, la carnation et les inscriptions, étaient différents et de moindre valeur artistique. Des radiographies aux rayons X de la surface de l’icône ont alors été effectuées : elles nous ont permis de nous assurer de la présence d’une couche sous-jacente. Avec l’accord de l’archevêché, les repeints ont alors été entièrement retirés pour redécouvrir les neuf icônes initiales : le Christ évêque et huit Apôtres.

Des qualités éthiques et professionnelles

La restauration d’une œuvre – quelle que soit sa technique de fabrication - comporte deux grands volets : un volet artistique et un autre scientifique de même importance. Pour intervenir en tant que professionnel, le restaurateur d’icône doit auparavant acquérir une compréhension profonde de sa structure formelle. Sans cette compréhension, les aptitudes scientifiques et techniques n’arrivent pas à elles seules, à élaborer les bons remèdes : allègement, masticage et réintégration. Le restaurateur doit avoir un regard suffisamment précis pour distinguer formes et couleurs et une main habile et patiente. Il doit être également éduqué en matière de chimie organique, qui est à la base de notre travail. Les couches protectrices et les vernis étant des matières organiques d’une grande variété, ils nécessitent chacun des analyses de détection spécifiques en vue du choix des solvants appropriés.

Dans ce projet, chaque œuvre : icône ou boiserie, a été conférée à un restaurateur. Ainsi nous nous sommes partagées la lourde tâche de conserver et de restaurer ces pièces dans les délais prévus. Ce partage implique un échange continu de nos connaissances et des découvertes en cours de travail ; parfois aussi, quelques interventions nécessitent des discussions préalable et une décision commune. Nous devenons par la suite responsables, non seulement de notre travail, mais aussi du travail de l’équipe.

Enfin, sur le plan physique, la restauration est une profession éprouvante car elle nécessite une complète concentration des heures durant ainsi qu’une protection continue des vapeurs toxiques des solvants utilisés durant l’allégement. Malgré cela, ce domaine reste très enrichissant et passionnant. Un travail qui nous place si près d’une œuvre qu’il nous permet – en spectateurs privilégiés - d’admirer au plus près la transparence des glacis, le style d’un peintre et les techniques iconographiques...

Nadia Bou Jaoudeh, Krystel Haddad et Tiffany Homsi, diplômées de l’Ecole des Arts Plastiques – section restauration d’icônes


L'équipe de restauration en plein travail
Exemple d'icône avant repeint
Exemple d'icône après repeint
Exemple d'icône avant allègement
Exemple d'icône après allègement
Détail d'une boiserie avant et après restauration
Une icône avec boiserie en cours de restauration
Détail après allègement
Détail avant allègement


ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2005
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