|
Qui aime flâner dans Beyrouth avec un
regard averti remarquera que des peintures se cachent un
peu partout sur les murs de la ville. Qui sont leurs
auteurs et qu’ont-ils cherché à exprimer ? Réponse en
quelques rencontres.
Ville à part
dans notre pays, Beyrouth a toujours constitué
l’épicentre d’une activité économique et sociale
intense, et au fil de son développement, le contraste
entre quartiers aisés et quartiers pauvres s’est
accentué. Ce sont ces quartiers déshérités et
insalubres, dont les murs des bâtiments sont souvent
délabrés, qui ont été à l’origine d’une campagne de
réhabilitation par l’art mural. D’abord à Achrafiyeh et
quelques autres quartiers de la ville, dorénavant dans
tout le Liban. Intéressée par ce premier aspect des
peintures murales de Beyrouth, j’ai fait le choix
d’enquêter sur le vaste projet initié par l’association
à but non lucratif « Help Lebanon ». Constatant l’état
de ces quartiers populaires, c’est d’abord le mécène M.
Antoine Wakim qui a pris contact en 1997 avec Mme
Liliane Tyan, Présidente de l’association, afin de
monter un projet de restauration des façades du quartier
Tabaris. « Depuis cette date, nous avons concentré
notre action sur l’embellissement de la ville de
Beyrouth, un besoin criant au sortir de la guerre.
Grâce au support financier de la Banque Audi et de la
compagnie d’assurances S.N.A. que nous avons contactées,
explique-t-elle, notre travail a débuté simultanément
dans plusieurs quartiers d’Achrafiyeh : Charles Helou,
Charles Malek, Gemmayzeh, Karm el Zeytoun*, etc. »
Le projet de « Help Lebanon » comprenait
la réalisation de soixante peintures en trompe-l’oeil
qui ont été commandées à l’artiste Gina Succar. « Après
de longs mois de travail, ces peintures ont réussi à
rendre ces quartiers plus gais et plus nets ; les
quartiers revivent car elles ont également permis à
leurs habitants de mieux s’accomoder de leur situation
afin qu’ils ne pensent plus à quitter le pays. Comment
voulez-vous qu’un citoyen (…) n’ait pas envie de fuir
son pays par dégoût de son environnement ? »,
explique MadameTyan. Car c’était en effet l’un des
objectifs primordiaux de « Help Lebanon » d’essayer de
réduire l’émigration et de mettre en route des projets
de développement sur le plan social et environnemental.
Cette entreprise de réhabilitation urbaine par les
peintures murales s’est également étendue à
soixante-deux sites à travers le Liban (Baalbeck, le
Hermel, Tripoli, Tyr, Saïda, etc) en coordination avec
les municipalités. Il est par exemple déjà prévu de
réhabiliter le bord de mer de Damour en peignant ses
façades en bleu et blanc, à la manière de Mykonos.
Gina
Succar, la peinture comme manifeste
Mais qui est
donc l’artiste qui se cache derrière ces peintures
murales ? Et pourquoi avoir fait appel à elle ? Il
s’agit de Gina Succar.
La carrière de Gina est vraiment étonnante
puisqu’elle n’a pas étudié la peinture. Autodidacte,
c’est en Argentine où elle vivait qu’elle a commencé à
dessiner sur la céramique. Elle découvre l’univers du
trompe-l’oeil de retour au Liban. Suivront des premiers
chantiers pour le restaurant « Al Dente » au centre
ville, pour l’hôtel Gabriel et pour le Siège de la
compagnie U.F.A. à Solidere. Avec souvent son thème
fétiche des fausses fenêtres ouvertes sur l’extérieur.
Pour le projet de « Help Lebanon », Gina a travaillé sur
différents thèmes en même temps – l’architecutre, la
végétation, … -, mais toujours avec cette constante :
« j’ai souhaité tout ouvrir, me dit-elle, car le
ciel c’est la liberté ». D’où un maximum de fausses
fenêtres peintes. Par ailleurs, suite à l’attentat en
février dernier contre l’ex-premier ministre Rafic
Hariri, Gina a voulu ajouter de nouveau « sa patte » sur
certains murs d’Achrafieh « pour évoquer la liberté,
la paix (par des colombes) et par là-même la
souveraineté du Liban ». La peinture murale comme
manifeste politique…
Pierre
Abboud, l’art pur sur les murs
Autre
artiste, autre démarche. Si nous voulons maintenant
considérer les peintures murales d’un point de vue
purement artistique, il nous faut nous intéresser au
travail de Pierre Abboud. Diplômé en 1998 en
Architecture d’Intérieur à l’ALBA et y ayant ensuite
enseigné la peinture avant de s’installer à Dubaï,
Pierre considère « qu’on peut par cette technique
transformer un simple mur en œuvre d’art ».
Arrêtons-nous sur sa réalisation sur un des murs de la
rue Monot : là, le spectacle villageois qu’il a
retranscrit évoque la sérénité et le calme de la
montagne, à l’intérieur d’un espace urbain pourtant
bourdonnant d’activité comme une ruche d’abeille ! La
carrière de Pierre Abboud a débuté en 1996 quand il a
remporté l’appel d’offre pour le décor mural de l’Hôtel
Intercontinental Vendôme. Il se lance ensuite dans le
décor en trompe-l’œil pour des maisons particulières
ainsi que pour le « Hard rock café » de Beyrouth.
« Pour moi, explique-t-il, la peinture murale,
c’est le moyen le moins cher pour embellir et
personnaliser une maison. » Mais Pierre voudrait
aussi « tapisser la ville de peintures murales pour
faire de Beyrouth un chef-d’oeuvre à l’air libre ».
Pour cela, il a sollicité l’aide de la Municipalité,
sans beaucoup de succès… « Jusqu’à présent, on trouve
trop peu de peintures murales dans les rues et seuls les
gens de la haute société peuvent s’offrir ce luxe. Or,
l’art doit être accessible à tous. »
La
peinture comme témoignage
La fin de
mon enquête me mène vers le temps heureusement révolu de
la guerre, dont les conséquences se projettent encore
aujourd’hui sur notre cadre de vie. Je vais rencontrer
le célèbre architecte français installé depuis 1961 au
Liban, Jacques Liger-Belair. En effet, M. Liger-Belair
avait lui-même retrouvé la trace de plusieurs peintures
murales dans Beyrouth, qu’il a évoquées avec talent dans
son ouvrage, « L’Habitation au Liban ». Il est l’un des
rares à connaître dans ce domaine un véritable trésor
qui nous est inconnu : une série de peintures qui ont
été réaliées pendant la guerre par un même peintre
anonyme, au style tout à fait reconnaissable. Seul un
vestige de ses oeuvres reste désormais : il s’agit d’une
représentation d’un combattant qui garde la ligne de
démarcation, située à l’intérieur de l’immeuble Barakat,
à Sodeco . M. Liger-Belair s’est personnellement battu
pour que cet immeuble-témoignage dévasté par les combats
soit préservé en l’état. Mais revenons aux peintures.« Ces
peintures murales dont personne ne connaît l’orgine sont
à mes yeux une sorte de miracle, commente-t-il,
c’est de l’art éphemère, c’est juste un instant capturé
dans le temps, ce n’est rien d’autre que le témoignage à
vif du caractère tragique de la guerre . ».
En fin de compte, arrivée au terme de
mon enquête, je vois s’infiltrer parmi toutes ces
peintures une nouvelle forme d’art mural, certes moins
décorative, mais une expression artistique assez forte
et assez pertinante qui ne sont rien d’autre que les
grafittis. Certains d’entre eux sont condamnés comme
étant des dégradations de l’Art et de la beaute urbaine.
Cependant, il ne faut pas nier l’importance de ce pêle-
mêle de couleurs et de formes - comme on peut en voir à
Cola ou bien Place des Martyrs - qui représente aussi un
peu l’esprit de Beyrouth. Dans cette ville battue et
épuisée, ces « griboullages » comme certain les
surnomment restent un dernier souffle de salut.
Paméla
Khoury, AI 2
* La réhabilitation par des peintures
murales du quartier de Karm el Zeitoun a fait l’objet
d’un reportage-photo réalisé par les étudiants en
publicité de l’ALBA, lequel fut suivi d’une publication
en 2003. |