Novembre 2005 / No.6
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Enquête : LES PEINTURES MURALES DE BEYROUTH

Qui aime flâner dans Beyrouth avec un regard averti remarquera que des peintures se cachent un peu partout sur les murs de la ville. Qui sont leurs auteurs et qu’ont-ils cherché à exprimer ? Réponse en quelques rencontres.

Ville à part dans notre pays, Beyrouth a toujours constitué l’épicentre d’une activité économique et sociale intense, et au fil de son développement, le contraste entre quartiers aisés et quartiers pauvres s’est accentué. Ce sont ces quartiers déshérités et insalubres, dont les murs des bâtiments sont souvent délabrés, qui ont été à l’origine d’une campagne de réhabilitation par l’art mural. D’abord à Achrafiyeh et quelques autres quartiers de la ville, dorénavant dans tout le Liban. Intéressée par ce premier aspect des peintures murales de Beyrouth, j’ai fait le choix d’enquêter sur le vaste projet initié par l’association à but non lucratif « Help Lebanon ». Constatant l’état de ces quartiers populaires, c’est d’abord le mécène M. Antoine Wakim qui a pris contact en 1997 avec Mme Liliane Tyan, Présidente de l’association, afin de monter un projet de restauration des façades du quartier Tabaris. « Depuis cette date, nous avons concentré notre action sur l’embellissement de la ville de Beyrouth, un besoin criant au sortir de la guerre. Grâce au support financier de la Banque Audi et de la compagnie d’assurances S.N.A. que nous avons contactées, explique-t-elle, notre travail a débuté simultanément dans plusieurs quartiers d’Achrafiyeh : Charles Helou, Charles Malek, Gemmayzeh, Karm el Zeytoun*, etc. »

Le projet de « Help Lebanon » comprenait la réalisation de soixante peintures en trompe-l’oeil qui ont été commandées à l’artiste Gina Succar. « Après de longs mois de travail, ces peintures ont réussi à rendre ces quartiers plus gais et plus nets ; les quartiers revivent car elles ont également permis à leurs habitants de mieux s’accomoder de leur situation afin qu’ils ne pensent plus à quitter le pays. Comment voulez-vous qu’un citoyen (…) n’ait pas envie de fuir son pays par dégoût de son environnement ? », explique MadameTyan. Car c’était en effet l’un des objectifs primordiaux de « Help Lebanon » d’essayer de réduire l’émigration et de mettre en route des projets de développement sur le plan social et environnemental. Cette entreprise de réhabilitation urbaine par les peintures murales s’est également étendue à soixante-deux sites à travers le Liban (Baalbeck, le Hermel, Tripoli, Tyr, Saïda, etc) en coordination avec les municipalités. Il est par exemple déjà prévu de réhabiliter le bord de mer de Damour en peignant ses façades en bleu et blanc, à la manière de Mykonos.

Gina Succar, la peinture comme manifeste

Mais qui est donc l’artiste qui se cache derrière ces peintures murales ? Et pourquoi avoir fait appel à elle ? Il s’agit de Gina Succar. La carrière de Gina est vraiment étonnante puisqu’elle n’a pas étudié la peinture. Autodidacte, c’est en Argentine où elle vivait qu’elle a commencé à dessiner sur la céramique. Elle découvre l’univers du trompe-l’oeil de retour au Liban. Suivront des premiers chantiers pour le restaurant « Al Dente » au centre ville, pour l’hôtel Gabriel et pour le Siège de la compagnie U.F.A. à Solidere. Avec souvent son thème fétiche des fausses fenêtres ouvertes sur l’extérieur. Pour le projet de « Help Lebanon », Gina a travaillé sur différents thèmes en même temps – l’architecutre, la végétation, … -, mais toujours avec cette constante : « j’ai souhaité tout ouvrir, me dit-elle, car le ciel c’est la liberté ». D’où un maximum de fausses fenêtres peintes. Par ailleurs, suite à l’attentat en février dernier contre l’ex-premier ministre Rafic Hariri, Gina a voulu ajouter de nouveau « sa patte » sur certains murs d’Achrafieh « pour évoquer la liberté, la paix (par des colombes) et par là-même la souveraineté du Liban ». La peinture murale comme manifeste politique…

Pierre Abboud, l’art pur sur les murs

Autre artiste, autre démarche. Si nous voulons maintenant considérer les peintures murales d’un point de vue purement artistique, il nous faut nous intéresser au travail de Pierre Abboud. Diplômé en 1998 en Architecture d’Intérieur à l’ALBA et y ayant ensuite enseigné la peinture avant de s’installer à Dubaï, Pierre considère « qu’on peut par cette technique transformer un simple mur en œuvre d’art ». Arrêtons-nous sur sa réalisation sur un des murs de la rue Monot : là, le spectacle villageois qu’il a retranscrit évoque la sérénité et le calme de la montagne, à l’intérieur d’un espace urbain pourtant bourdonnant d’activité comme une ruche d’abeille ! La carrière de Pierre Abboud a débuté en 1996 quand il a remporté l’appel d’offre pour le décor mural de l’Hôtel Intercontinental Vendôme. Il se lance ensuite dans le décor en trompe-l’œil pour des maisons particulières ainsi que pour le « Hard rock café » de Beyrouth. « Pour moi, explique-t-il, la peinture murale, c’est le moyen le moins cher pour embellir et personnaliser une maison. » Mais Pierre voudrait aussi « tapisser la ville de peintures murales pour faire de Beyrouth un chef-d’oeuvre à l’air libre ». Pour cela, il a sollicité l’aide de la Municipalité, sans beaucoup de succès… « Jusqu’à présent, on trouve trop peu de peintures murales dans les rues et seuls les gens de la haute société peuvent s’offrir ce luxe. Or, l’art doit être accessible à tous. »

La peinture comme témoignage

La fin de mon enquête me mène vers le temps heureusement révolu de la guerre, dont les conséquences se projettent encore aujourd’hui sur notre cadre de vie. Je vais rencontrer le célèbre architecte français installé depuis 1961 au Liban, Jacques Liger-Belair. En effet, M. Liger-Belair avait lui-même retrouvé la trace de plusieurs peintures murales dans Beyrouth, qu’il a évoquées avec talent dans son ouvrage, « L’Habitation au Liban ». Il est l’un des rares à connaître dans ce domaine un véritable trésor qui nous est inconnu : une série de peintures qui ont été réaliées pendant la guerre par un même peintre anonyme, au style tout à fait reconnaissable. Seul un vestige de ses oeuvres reste désormais : il s’agit d’une représentation d’un combattant qui garde la ligne de démarcation, située à l’intérieur de l’immeuble Barakat, à Sodeco . M. Liger-Belair s’est personnellement battu pour que cet immeuble-témoignage dévasté par les combats soit préservé en l’état. Mais revenons aux peintures.« Ces peintures murales dont personne ne connaît l’orgine sont à mes yeux une sorte de miracle, commente-t-il, c’est de l’art éphemère, c’est juste un instant capturé dans le temps, ce n’est rien d’autre que le témoignage à vif du caractère tragique de la guerre . ».

En fin de compte, arrivée au terme de mon enquête, je vois s’infiltrer parmi toutes ces peintures une nouvelle forme d’art mural, certes moins décorative, mais une expression artistique assez forte et assez  pertinante qui ne sont rien d’autre que les grafittis. Certains d’entre eux sont condamnés comme étant des dégradations de l’Art et de la beaute urbaine. Cependant, il ne faut pas nier l’importance de ce pêle- mêle de couleurs et de formes -  comme on peut en voir à Cola ou bien Place des Martyrs - qui représente aussi un peu l’esprit de Beyrouth. Dans cette ville battue et épuisée, ces « griboullages » comme certain les surnomment restent un dernier souffle de salut.

Paméla Khoury, AI 2

* La réhabilitation par des peintures murales du quartier de Karm el Zeitoun a fait l’objet d’un reportage-photo réalisé par les étudiants en publicité de l’ALBA, lequel fut suivi d’une publication en 2003.


Vue de l'autoroute de Bourj Hammoud
Gina Succar
Exemple de peinture réalisée par Gina Succar pour Help Lebanon
Les façades de Karm el Zeitoun avant...
Les mêmes façades après
Pierre Abboud
Détail de peinture murale réalisée par Pierre Abboud rue Monot
Peinture anonyme dans l'immeuble Barakat


ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2005
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