| A deux reprises, nous
avons déjà évoqué dans « L’Albatros
» des projets urbanistiques qui ont suscité la
polémique au Liban *. Plusieurs membres du comité de
rédaction, étudiants en Architecture ou en Urbanisme, se
sont donc lancés un défi : réunir autour d’une
table des acteurs de ce secteur d’activité pour mettre le doigt
sur ses dysfonctionnements… A notre invitation, plusieurs
professionnels ont accepté de participer à un
débat public.
Ont participé à cette table ronde :
- Mona Abdel Kalek, membre de la Direction
Générale de l’Urbanisme (D.G.U.)
- Ziad Akl, Directeur de l’Institut d’Urbanisme de l’ALBA –
I.U.A. et membre du Conseil Supérieur de l’Urbanisme (C.S.U.)
- Karim Bassil, promoteur immobilier
- Wassim Rabah, architecte consultant pour la
Société Solidere
- Robert Saliba, architecte, urbaniste et essayiste
Antoine : Quand on parle d’urbanisme au Liban, on
n’évoque généralement que des ratages… Quelles
sont aujourd’hui, selon chacun d’entre vous, les grandes
problématiques auxquelles est confrontée cette
activité?
Wassim Rabah : Pour prendre le cas de Solidere, que
je représente ici, ce projet urbain répond à un
plan directeur approuvé par l’Etat, ce qui rend légitime
toute intervention urbanistique au sein de son périmètre.
Les problèmes apparaissent lorsqu’un projet ne répond pas
à ces critères, il est remis à l’étude ou
simplement rejeté.
Mona Abdel Kalek : Les lois liées à
l’urbanisme sont souvent confrontées à la
réalité des lieux, mais aussi au pouvoir de
l’administration exécutive. Tout d’abord, dans une
période d’après-guerre, les projets urbain se font par
étapes : il y a chaque fois un temps limite à ne pas
dépasser, de même que plus le temps passe et plus la ville
change, les lieux sont sujets à différentes utilisations
et ne restent jamais stables. D’autre part, au niveau administratif,
encore une fois en période de reconstruction
d’après-guerre, le corps décisionnel est très
fragile et soumis à de nombreuses tensions ; il y a donc peu de
rendement.
Robert Saliba : Je pense que nous pouvons parler d’un
échec de l’urbanisme libanais sur deux points : un échec
du modèle urbanistique et un échec en ce qui concerne
l’application de ce modèle. Il existe une grande
différence entre la pratique locale et l’idéal pratique,
ce qui revient aussi à prendre en considération les
individus qui résident dans ces espaces urbains. Pour revenir au
cas de Solidere, s’agissant d’un partenariat entre le privé et
l’Etat, c’est une institution basée sur un modèle
spécifique qui conditionne la pratique de l’espace et des lieux.
Ziad Akl : L’expérience internationale, par
exemple en Italie, nous montre que lors d’une rénovation ou du
changement d’un espace urbain, il en résulte directement un
changement de la pratique de cet espace, un changement à
l’échelle sociale principalement. C’est un bouleversement du
milieu ambiant : de nouveaux flux apparaissent, de nouveaux
utilisateurs, de nouveaux dialogues, de nouvelles
fréquentations… Pour reprendre le cas de Solidere, ce n’est pas
précis de dire que les individus en sont exclus… Il y avait un
problème au niveau du cadastre et de la propriété
: à partir d’une fragmentation de la propriété, il
y a eu une re-formulation et une nouvelle politique d’appropriation, ce
qui cause un grand bouleversement, un changement de l’échelle
sociale et de nouveaux utilisateurs du centre ville vont affluer…
Jehanne : Dans quelle mesure la volonté politique
constitue-t-elle le moteur d’un projet urbain et quelles sont ses
manifestations sur l’évolution du paysage urbain du pays?
Robert Saliba : Oui, un grand projet urbain
dépend inévitablement d’une volonté politique
parrainée par l’Etat. Elle peut être un catalyseur
constructif qui assure la bonne évolution du projet mais elle
peut aussi bien paralyser toute décision…
Mona Abdel Kalek : Faut-il croire que l’urbanisme est
contre la politique ? Non, l’urbanisme reste un outil qui permet
d’appliquer des partis-pris dans la pratique de l’espace commun.
Prendre en considération l’importance des décisions
urbanistiques et leurs conséquences sur les individus est
capital dans l’élaboration d’une stratégie urbaine.
Premier problème, l’élite gouvernante qui voit ses
intérêts privés se mêler aux
intérêts publics. Dans ce cas, nous rentrons dans le
cercle vicieux habituel où les institutions publiques sont dans
l’impossibilite de relever le défi du changement et de proposer
de nouvelles réformes décisives. Second problème,
les lois liées à l’urbanisme sont dépassées
et doivent être reconsidérées. D’autre part, le
fonctionnement des institutions manque d’indépendance. Enfin,
les personnes occupant les postes ne sont pas adéquates. Un
exemple assez révélateur : le recrutement au sein de la
D.G.U. s’effectue au niveau des architectes et ingénieurs, mais
ce ne sont pas des urbanistes et ceci va à l’encontre de notre
métier.
Ziad Akl : Tout d’abord, le grand ennemi de
l’urbanisme, c’est la propriété privée. A mes
yeux, le problème principal réside dans notre
système féodal qui est la cause du naufrage du
système décisionnel, et puis le statut de la
propriété privée domine trop le domaine public, ce
qui est à l’avantage des promoteurs immobiliers. Au Liban, le
propriétaire est très attaché à ses biens,
surtout que depuis quelques années les prix des parcelles ont
énormément évolué, suscitant ainsi une
exploitation directe et sauvage des « plots ». On parle de
« dynamique de marché », c’est une stratégie
économique à but principalement lucratif. Donc, pour le
secteur privé, la question de la stratégie urbaine est
insignifiante face à cette stratégie-là. Et c’est
là, à mon sens, que l’Etat doit agir. Mais vu qu’il n’y a
pas d’unanimité dans le corps institutionnel, la
stratégie urbaine reste au stade de l’idée…
Robert Saliba : Non, il n’existe pas de vraie
stratégie urbaine ! L’urbanisme et la préservation du
patrimoine ne sont qu’un amalgame de normes informelles. C’est
l’application de ces normes qui ne prennent en compte que l’aspect
visuel du patrimoine. On essaie de préserver le patrimoine sans
jamais le comprendre…
Karim Bassil : L’exemple de Solidere est à mon
sens un exemple à suivre. Il faudrait avoir plusieurs
sociétés qui privatisent d’autres lieux, s’occupant ainsi
des différentes régions du Liban qui sont actuellement
délaissées. Moi qui suis promoteur immobilier, je cherche
à faire évoluer l’état des lieux et cela ne
dépend pas de l’Etat, mais de mes propres initiatives. Voila
déjà dix ans que je travaille sur le quartier
Gémmayzé, avec pour objectif de perpétuer son
esprit convivial et traditionnel tout en tenant compte de la
qualité de la gestion de mes constructions, de l’environnement,
des usagers...
Robert Saliba : Tout dépend de
l’échelle de l’intervention, une stratégie à
l’échelle d’un quartier est différente de celle à
l’échelle d’une ville ! L’exemple de Gemmayzé et de la
diversité dans laquelle il se développe est très
différent de l’uniformité du centre ville. C’est à
partir de là que l’on peut aborder la notion de
flexibilité. Il faudrait progresser vers plus de
fléxibilité, suivant le modèle américain
où la responsabilité de la collectivité est
primordiale. Plus on est flexible, plus on acquiert une connaissance et
une compréhension du milieu urbain où l’on intervient.
L’objectif, c’est de trouver un terrain d’entente pour insérer
le corps urbain dans une dynamique du marché et faire participer
les politiciens à la planification urbaine. Ainsi, la
volonté politique a été essentielle pour la
recontruction du centre ville, mais bien entendu cet exemple ne peut
pas être généralisé au reste du pays puisque
chaque espace a ses particularités.
Caline : Je vais enchaîner avec cette phrase
relevée dans l’ouvrage de M. Mohammad Fawaz, qui fut Directeur
Général de la D.G.U. de 1974 à 1993. Il
évoquait le commentaire d’un intellectuel libanais, de passage
à Dubai : « Dieu leur a donné un désert, ils
en ont fait un paradis ; il nous a donné un paradis, nous
l’avons transformé en désert. » Soyons lucides,
nous faisons face à une réalité désastreuse
: un désert de béton et des projets sur le littoral qui
ignorent non seulement le droit mais aussi la notion d’utilité
publique.
Face à ce constat, la question qui se pose : existe-t-il dans
notre pays un appareil législatif suffisant pour cadrer les
interventions urbanistiques et faire aboutir un vrai projet urbain,
quelles sont ses failles ? Est-ce un problème au niveau des
agents qui ne possèdent pas le niveau de formation requis ? A
l’heure où l’on commence à avoir des avocats
spécialisés dans l’environnement, ne pensez-vous pas que
le secteur de l’urbanisme mériterait d’avoir des
spécialistes?
Mona Abdel Khalek : Le système juridique
lié à l’urbanisme est « périmé
» au Liban, et ceci depuis les années soixante.
L’année dernière, on a bien assisté à une
tentative d’amélioration, mais la réforme engagée
ne concernait que la notion du droit de bâtir, qui ne
représente qu’un des aspects de l’urbanisme. Il existe beaucoup
d’outils opérationnels assez valables dans d’autres pays, mais
qui ne sont malheureusement pas adaptables au contexte libanais. Ici,
les lois favorisent beaucoup la construction et engagent donc notre
pays dans un modèle « années soixante ».
D’autre part, aucun agenda de planification n’est suivi, on se limite
à effectuer du zonage et à contrôler des permis de
construire. D’après mon expérience, qui s’étend
sur six ans maintenant, la D.G.U. est marginalisée… Et il faut
blâmer ceux qui recrutent car ils ne sollicitent que des
ingénieurs et des architectes, mais très peu
d’urbanistes.
Karim Bassil : Oui, les bonnes personnes ne se
trouvent pas aux bonnes places!
Robert Saliba : L’urbanisme est intimement lié
au contexte politique et social et les modèles importés
d’Occident ne peuvent pas fonctionner dans notre système. Ils
doivent plutôt être développés « from
inside-out ». De même, l’urbanisme doit reposer sur le
développement d’outils de flexibilité. L’avenir ne se
trouve pas dans les lois, mais dans la stratégie adaptée
à des situations particulières. En fait, une loi
intéressante serait celle qui s’insèrerait dans la
dynamique du marché et qui permettrait de trouver une solution
urbanistique entre stratégie idéaliste et plan directeur
réaliste…
Jehanne : Estimez-vous qu’il existe un
véritable dialogue entre les différentes entités
liées à l’urbanisme que vous représentez ? Et
qu’en est-il des rapports avec l’étranger : peut-on parler d’un
véritable échange de connaissances entre les institutions
libanaises et étrangères pour les études
académiques ou scientifiques ?
Karim Bassil : Le rôle du système
académique est fondamental et j’encourage les jeunes à
faire preuve d’initiatives pour participer à
l’amélioration de leur cadre de vie. Les jeunes constituent un
capital actif qu’il faut mettre au service des
générations à venir.
Ziad Akl : Les initiatives académiques sont
encourageantes, comme par exemple, l’étude effectuée par
les étudiants de l’ALBA sur Gémmayzé en relation
avec des institutions académiques françaises. Mais les
choses se compliquent lorsque différents corps
académiques libanais sont réunies autour d’un projet :
chacun se retranche alors généralement derriere ses
propres intérêts.
Mona Abdel Kalek : Oui, les négociations
existent entre les différents corps urbains mais les
intérêts divergent et il faut reconnaître que les
politiciens jouent un role important dans l’encouragement du
clientélisme. Et puis les sujets essentiels ne sont pas
abordés, tels que les bidonvilles, les espaces verts… En fait,
les réformes doivent se faire au niveau même de l’approche
urbaine : la « ville vitrine » et l’architecture
monumentale sont des notions dépassées.
Robert Saliba : Moi je trouve que le travail
expérimental au sein des programmes académiques
d’urbanisme permet une mutation en profondeur dans la façon
d’aborder un projet.On passe ainsi des études théoriques
globales vers des études en contact avec le terrain.
Caline : l’essentiel, c’est le concept urbanistique ; or
justement, l’urbanisme au Liban reste de l’ordre du ponctuel : il
semble que l’on règle séparément le
problème de Beyrouth, celui de Saida ou celui de Tripoli….
Est-ce que vous avez une vision globale pour notre pays ou bien
l’urbanisme demeurera-t-il une mosaïque résultant des
travaux de différentes agences?
Ziad Akl : Il faut aborder le sujet avec pragmatisme.
La démarche la plus saine, à mon sens, c’est de
régler les petits problèmes avant de se lancer dans de
grandes visions. La mise en place d’un schéma global est
dangereuse car elle induit la notion d’une seule identité, ce
qui demeure très flou… Alors, travailler en mosaïque
…pourquoi pas ? Finalement, c’est à l’image de notre pays !
Mona Abdel Khalek : Pour les responsables de la
D.G.U., c’est une grande ambition d’élaborer une vision
d’ensemble…et on y travaille. Mais, à chaque fois, on ne fait
qu’affronter des obstacles…ce n’est pas évident ! En fait,
jusqu'à présent, aucune démarche urbanistique
entreprise ne peut être considérée comme un
fondement de cette grande vision.
Caline : Quelle est votre vision du Liban urbain de
demain et en quoi cette vision constitue-t-elle un pari?
Ziad Akl : Cette grande vision n’existera pas tant
qu’elle n’aura pas comme fondement la réalité
socio-économique, base de toute intervention urbanistique.
Mona Abdel Khalek : Réagir ponctuellement aux
difficultés auxquelles nous sommes confrontés sur le plan
urbanistique, cela pourrait être retenu comme une vision.
Après tout, chaque contexte constitue une vision en
lui-même.
Robert Saliba : Avoir une vision urbanistique est une
illusion au Liban, c’est une excuse... Moi aussi, je pense qu’il faut
un grand pragmatisme et prendre pour point de départ les
détails réels pour atteindre le général,
car commencer par un dogme serait faux. Il faut renverser ce processus
de pensée.
Wassim Rabah : Tout à fait d’accord, on ne
peut pas imposer une vision globale à tout le pays. Il faut
travailler selon le contexte, mais aussi se lancer dans des
réformes à tous les niveaux : la D.G.U., les
municipalités…
Karim Bassil : Encore une fois, j’insiste sur le fait
qu’il est essentiel de compter sur la motivation et la participation du
secteur privé pour aboutir à ne serait-ce qu’une vision
d’amélioration… L’interface privé/public est le moteur de
la ville. Déjà, le fait d’adopter une vraie
méthode de travail - comme je le fais actuellement sur les
chantiers dont j’ai la charge à Gemmayzé - nous met sur
la bonne voie.
Propos recueillis par Caline Eid (I.U.A.), Antoine Soued
(Archi 4) et Jehanne Zeidan (Archi 6)
* in « Albatros » No 5 – Juin 2005 : «
Zénith Sannine : un projet qui fait débat » et in
«Albatros » No 6 – Novembre 2005 : « Le centre ville
en questions »
Notre table ronde a également suscité
questions et commentaires de la part du public, venu nombreux y
assister:
Fadi Chiniara, architecte et enseignant : Est-ce que
tout ce qui se construit se fait par besoin ou par « faux-besoin
» ? Le permis de construire est un outil de contrôle qui
permet une large marge d’exploitation suivant les cas, comment
expliquer que dans la plupart des cas celui-ci soit
délivré avec tous les coefficients gonflés au
maximum ?
Il est du droit du citoyen de pouvoir circuler dans la ville
d’une manière à ce que le flux de circulation soit
adéquat à la capacité de réception des
rues. Alors, comment est-il possible d’autoriser à un
géant commercial d’ouvrir ses portes en pleine zone urbaine tout
en sachant que le flux de circulation routière qu’il implique
est de loin supérieur à la capacité des routes ?
Par exemple, le flux du quartier de Gemmayzé a été
quintuplé sans jamais prévoir une autre structure
routière.
Karim Bassil : A mon avis, on ne peut pas compter sur
les institutions publiques qui sont impuissantes et peu
intéressées par la question urbanistique. Il faut
plutôt compter sur l’intervention du secteur privé.
Bachir Moujaes, architecte et enseignant : Moi, je ne
pense pas que l’urbanisme au Liban soit un ratage. On pourrait
plutôt parler du développement et de la survie de la ville
durant la guerre… Il s’agit d’un urbanisme informel issu d’une certaine
pratique de la ville. L’exemple d’un urbanisme raté, ce serait
plutôt les banlieues de Paris qui ont fait l’objet
d’études urbanistiques. Le secteur privé constitue un
moteur pour la ville ; d’ailleurs, ça se voit dans les quartiers
les plus dynamiques. Je pense qu’il faut miser sur l’effet boule de
neige, sur la « jalousie constructive ». Prenons l’exemple
du quartier de Karm el Zeitoun : il n’a pas été
réaménagé de la meilleur façon, mais il a
relevé une question qui était inexistante auparavant.
Je crois qu’il ne faudrait plus raisonner en terme
d’idéologie. Il est urgent de protéger les
éléments vitaux, tels que le patrimoine construit et le
patrimoine culturel. Il faut inscrire ce qui nous entoure pour
échapper à sa destruction, lancer un plan d’urgence et
restaurer tout ce qui peut encore être sauvé. Le quartier
Gemmayzé ne résistera plus longtemps à l’invasion
immobilière actuelle.
Un étudiant : Pourquoi n’y a-t-il pas
d’étude sur le vide urbain ? Les espaces publics, les jardins
sont essentiels pour l’élaboration et l’épanouissement
d’une ville. Nous pourrions prendre exemple sur le projet de
transformation de Paris qui avait été
réalisé pour accueillir les jeux Olympiques...
Réponse collective de nos invités :
Mais on ne peut pas avoir la même politique au Liban car tous les
lots sont privés, et l’Etat n’est pas propriétaire. De
plus, l’attachement du propriétaire à son site ne
favorise pas la vente des parcelles à l’Etat. Il va falloir
trouver une solution en redéfinissant la notion d’espace public
au Liban.
|