| Comme les
mousquetaires, elles sont quatre à porter haut les couleurs de
la Filière Ilustration au sein de l’Ecole des Arts
Décoratifs. Maniant aussi bien le pinceau que l’ordinateur,
elles ont choisi de « mettre en images ». Qui sont-elles et
comment voient-elles cette pratique artistique ? Entretien avec quatre
jeunes artistes pleines de talent.
Pourquoi avoir choisi l’illustration comme média
artistique ?
Sandra Ghosn : Moi, je m’exprime difficilement avec
les mots et je suis plus à l’aise avec l’image. D’ailleurs, j’ai
l’impression que c’est un phénomène typique de notre
génération qui a été très
imprégnée par l’image d’une façon
générale.
Joëlle Achkar : Je trouve qu’il y a plus de
liberté dans l’illustration : on peut exprimer ce que l’on veut,
c’est une forme d’art personnelle et intime. Cela me semble un
défi artistique plus intéressant que la peinture car
c’est à mi-chemin entre l’art pur et la publicité
étant donné qu’il y a un public cible à atteindre
tout en préservant une certaine liberté artistique. Et
puis, l’illustration c’est un peu une forme de thérapie car on
est toujours seul face à soi-même lorsque l’on crée
!
Angéla Nurpetlian : Pour moi, l’illustration
c’est une porte ouverte sur tous les arts et non, comme on l’imagine
souvent, une simple « niche ». Cela englobe plusieurs types
de recherche : le concept, la mise en page, la mise en couleur… Et
c’est pour ça que j’ai choisi cette pratique. Mais surtout en ce
qui me concerne, j’ai choisi l’illustration pour être en contact
avec le monde des enfants.
Karen Klink : Au départ, je voulais je
voulais étudier la conception-rédaction. L’illustration
m’impressionnait un peu, mais je me suis tout de même
lancée pour progresser coté graphisme. Cet univers s’est
avéré passionnant, se projetant au-delà d’un
simple concept, englobant toutes mes inspirations. L’illustration
contrôle, remet en question, crée. C’est un média
artistique qui correspond parfaitement à mon caractère
puisque j’aime être en recherche personnelle, sans routine ni
dépendance, avec une certaine dose de solitude et de
liberté.
Quand on choisit de devenir illustrateur, on a comme
support d’inspiration les mots de quelqu’un d’autre : ce n’est pas
frustrant ?
Angéla : En fait, ce n’est pas toujours
vrai ! Si par exemple on nous sollicite pour illustrer un texte
très poétique, on peut aller même au-delà du
texte par nos illustrations.
Sandra : Oui, alors que dans l’illustration
publicitaire, on a beaucoup moins de liberté – en tous cas au
Liban. Il y a toujours un cahier des charges et des contraintes
à respecter.
Joëlle : Moi, par exemple, j’avais
réalisé une bande dessinée commandée par un
magazine et je me suis trouvée très limitée dans
mon travail artistique puisqu’il fallait tenir compte de son lectorat
et c’était très frustrant.
Sandra et Angela : Mais, en fait, c’est à
nous d’imposer progressivement notre vision d’artiste !
Karen : C’est ici le véritable défi
! L’illustrateur est un chorégraphe qui arrive subtilement
à détourner le regard à sa manière. Il est
impératif pour moi de sortir du rôle d’exécutant et
de mettre une part importante de moi-même dans ma pratique. Mais
c’est vrai que travailler avec des agences, c’est frustrant. Les DA ne
font pas assez confiance à l’illustrateur. L’idéal serait
pour moi de trouver un support où je pourrais traiter les sujets
à ma manière car je refuse de changer mon style pour
obtenir un marché.
Comment chacune d’entre vous définirait son
style graphique?
Sandra : C’est vraiment difficile de
répondre car, en ce qui me concerne, je continue de chercher mon
style, j’expérimente sur chque projet en espérant
parvenir à une certaine forme de maturité. Mais disons
que mon style est plutôt naïf et théâtral.
Joëlle : Lorsque je regarde mon travail
d’illustratrice, je me rends compte que mon style est zen et
poétique. Je dirais que les images que je crée sont
« transcendantes », c’est à dire qu’elles manient
les concepts et les symboles.
Angéla : Moi aussi, je travaille
plutôt dans une démarche conceptuelle même si
l’aspect visuel de mes illustrations est brut et riche en couleurs.
J’utilise maintenant beaucoup l’ordinateur car cela
accélère beaucoup mon travail, même si selon moi
rien ne remplacera jamais la recherche graphique à la main !
Karen : C’est le concept qui me stimule. Comme je
fais tout ressortir par l’écriture, j’écris des pages
avant de toucher le Canson. Je ne pense pas que mon style graphique
soit déjà « défini », mais disons que
mes thèmes sont plutôt sombres et sarcastiques et que mon
graphisme mise vers le brut et le cru. Résultat, mes
illustrations sont parfois agressives et dérangeantes. Je suis
très sensible à la matière, aux textures, à
l’encre et à la plume…Je travaille beaucoup les collages.
Selon vous, est-ce qu’un illustrateur est suffisamment
reconnu en tant qu’artiste?
Toutes ensemble : C’est vrai qu’au Liban, un
illustrateur est trop cantonné au rôle d’exécutant
surtout dans la pub. Sauf bien sûr s’il arrive à exposer
son travail d’artiste, comme c’est le cas de Mazen Kerbaj. Cela dit, il
existe des illustrateurs qui aiment ne rien faire d’autre que
d’exécuter fidèlement des commandes !
Dans quelques mois, vous commencerez à
préparer votre Master en Pub option Illustration. Comment
voyez-vous votre avenir?
Sandra : Moi, je me vois partir à
l’étranger car je ne pense pas avoir beaucoup
d’opportunités professionnelles ici. D’ailleurs, je me vois plus
évoluer comme une artiste polyvalente, en conjuguant la
peinture, l’illustration, le théâtre…
Joëlle : Pour moi, l’illustration c’est une
recherche graphique permanente. A l’avenir, je voudrais travailler dans
l’édition et particulièrement dans l’illustration de
contes pour enfnats. Mais pour l’instant, je dois avouer que j’ai
encore un peu peur de quitter le cadre académique : c’est
rassurant car c’est difficile, une fois « lâchés
dans la nature » de juger soi-même de la qualité de
son travail…
Angéla : C’est vrai qu’en plus les
débuts dans la vie professionnelle sont difficiles ! Moi, de
toutes façons, je ne me vois pas du tout dans un bureau ; je
compte plutôt travailler en free-lance. Et si çà ne
marche pas, je deviendrai musicienne !
Karen : L’illustration stimule notre
intérêt pour tous les domaines et suscite en nous de
nouvelles passions. Par exemple, depuis que je fais de l’illustration,
je lis beaucoup de livres de psychologie. Quand à l’avenir… je
veux réaliser toutes mes aspirations ! Dans cinq ans, qui sait ?
Je travaillerai dans la Pub, le stylisme ou la photographie.
Propos recueillis par Sophie-Sarah Gasnier
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