Juin 2006 / No.8
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Carte blanche à... les étudiantes en illustration

Comme les mousquetaires, elles sont quatre à porter haut les couleurs de la Filière Ilustration au sein de l’Ecole des Arts Décoratifs. Maniant aussi bien le pinceau que l’ordinateur, elles ont choisi de « mettre en images ». Qui sont-elles et comment voient-elles cette pratique artistique ? Entretien avec quatre jeunes artistes pleines de talent.

Pourquoi avoir choisi l’illustration comme média artistique ?

Sandra Ghosn : Moi, je m’exprime difficilement avec les mots et je suis plus à l’aise avec l’image. D’ailleurs, j’ai l’impression que c’est un phénomène typique de notre génération qui a été très imprégnée par l’image d’une façon générale.

Joëlle Achkar : Je trouve qu’il y a plus de liberté dans l’illustration : on peut exprimer ce que l’on veut, c’est une forme d’art personnelle et intime. Cela me semble un défi artistique plus intéressant que la peinture car c’est à mi-chemin entre l’art pur et la publicité étant donné qu’il y a un public cible à atteindre tout en préservant une certaine liberté artistique. Et puis, l’illustration c’est un peu une forme de thérapie car on est toujours seul face à soi-même lorsque l’on crée !

Angéla Nurpetlian : Pour moi, l’illustration c’est une porte ouverte sur tous les arts et non, comme on l’imagine souvent, une simple « niche ». Cela englobe plusieurs types de recherche : le concept, la mise en page, la mise en couleur… Et c’est pour ça que j’ai choisi cette pratique. Mais surtout en ce qui me concerne, j’ai choisi l’illustration pour être en contact avec le monde des enfants.

Karen Klink : Au départ, je voulais je voulais étudier la conception-rédaction. L’illustration m’impressionnait un peu, mais je me suis tout de même lancée pour progresser coté graphisme. Cet univers s’est avéré passionnant, se projetant au-delà d’un simple concept, englobant toutes mes inspirations. L’illustration contrôle, remet en question, crée. C’est un média artistique qui correspond parfaitement à mon caractère puisque j’aime être en recherche personnelle, sans routine ni dépendance, avec une certaine dose de solitude et de liberté.

Quand on choisit de devenir illustrateur, on a comme support d’inspiration les mots de quelqu’un d’autre : ce n’est pas frustrant ?

Angéla : En fait, ce n’est pas toujours vrai ! Si par exemple on nous sollicite pour illustrer un texte très poétique, on peut aller même au-delà du texte par nos illustrations.

Sandra : Oui, alors que dans l’illustration publicitaire, on a beaucoup moins de liberté – en tous cas au Liban. Il y a toujours un cahier des charges et des contraintes à respecter.

Joëlle : Moi, par exemple, j’avais réalisé une bande dessinée commandée par un magazine et je me suis trouvée très limitée dans mon travail artistique puisqu’il fallait tenir compte de son lectorat et c’était très frustrant.

Sandra et Angela : Mais, en fait, c’est à nous d’imposer progressivement notre vision d’artiste !

Karen : C’est ici le véritable défi ! L’illustrateur est un chorégraphe qui arrive subtilement à détourner le regard à sa manière. Il est impératif pour moi de sortir du rôle d’exécutant et de mettre une part importante de moi-même dans ma pratique. Mais c’est vrai que travailler avec des agences, c’est frustrant. Les DA ne font pas assez confiance à l’illustrateur. L’idéal serait pour moi de trouver un support où je pourrais traiter les sujets à ma manière car je refuse de changer mon style pour obtenir un marché.

Comment chacune d’entre vous définirait son style graphique?

Sandra : C’est vraiment difficile de répondre car, en ce qui me concerne, je continue de chercher mon style, j’expérimente sur chque projet en espérant parvenir à une certaine forme de maturité. Mais disons que mon style est plutôt naïf et théâtral.

Joëlle : Lorsque je regarde mon travail d’illustratrice, je me rends compte que mon style est zen et poétique. Je dirais que les images que je crée sont « transcendantes », c’est à dire qu’elles manient les concepts et les symboles.

Angéla : Moi aussi, je travaille plutôt dans une démarche conceptuelle même si l’aspect visuel de mes illustrations est brut et riche en couleurs. J’utilise maintenant beaucoup l’ordinateur car cela accélère beaucoup mon travail, même si selon moi rien ne remplacera jamais la recherche graphique à la main !

Karen : C’est le concept qui me stimule. Comme je fais tout ressortir par l’écriture, j’écris des pages avant de toucher le Canson. Je ne pense pas que mon style graphique soit déjà « défini », mais disons que mes thèmes sont plutôt sombres et sarcastiques et que mon graphisme mise vers le brut et le cru. Résultat, mes illustrations sont parfois agressives et dérangeantes. Je suis très sensible à la matière, aux textures, à l’encre et à la plume…Je travaille beaucoup les collages.

Selon vous, est-ce qu’un illustrateur est suffisamment reconnu en tant qu’artiste?

Toutes ensemble : C’est vrai qu’au Liban, un illustrateur est trop cantonné au rôle d’exécutant surtout dans la pub. Sauf bien sûr s’il arrive à exposer son travail d’artiste, comme c’est le cas de Mazen Kerbaj. Cela dit, il existe des illustrateurs qui aiment ne rien faire d’autre que d’exécuter fidèlement des commandes !

Dans quelques mois, vous commencerez à préparer votre Master en Pub option Illustration. Comment voyez-vous votre avenir?

Sandra : Moi, je me vois partir à l’étranger car je ne pense pas avoir beaucoup d’opportunités professionnelles ici. D’ailleurs, je me vois plus évoluer comme une artiste polyvalente, en conjuguant la peinture, l’illustration, le théâtre…

Joëlle : Pour moi, l’illustration c’est une recherche graphique permanente. A l’avenir, je voudrais travailler dans l’édition et particulièrement dans l’illustration de contes pour enfnats. Mais pour l’instant, je dois avouer que j’ai encore un peu peur de quitter le cadre académique : c’est rassurant car c’est difficile, une fois « lâchés dans la nature » de juger soi-même de la qualité de son travail…

Angéla : C’est vrai qu’en plus les débuts dans la vie professionnelle sont difficiles ! Moi, de toutes façons, je ne me vois pas du tout dans un bureau ; je compte plutôt travailler en free-lance. Et si çà ne marche pas, je deviendrai musicienne !

Karen : L’illustration stimule notre intérêt pour tous les domaines et suscite en nous de nouvelles passions. Par exemple, depuis que je fais de l’illustration, je lis beaucoup de livres de psychologie. Quand à l’avenir… je veux réaliser toutes mes aspirations ! Dans cinq ans, qui sait ? Je travaillerai dans la Pub, le stylisme ou la photographie.

Propos recueillis par Sophie-Sarah Gasnier



illustration de Sandra Ghosn

Autoportrait de Sandra Ghosn

illustration de Joelle Achkar

Autoportrait de Joelle Achkar

illustration de Karen Klink

Autoportrait de Karen Klink

illustrations de Angela Nurpetlian

Autoportrait de Angela Nurpetlian
Un exemple à suivre, Mazen Kerbaj…

A trente ans, Mazen Kerbaj, diplômé de l’ALBA Section Illustration en 1999, a déjà un solide parcours d’artiste derrière lui. Portrait.

Dès sa plus tendre enfance, Mazen s’est pris de passion pour la BD : « aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours dessiné », commente-t-il. Il décide alors de réaliser son rêve, en suivant le conseil de son père qui lui disait « fais ce que tu veux comme métier, Mazen, mais soit le meilleur dans ta discipline ». Mazen s’inscrit à l’ALBA en 1994 pour suivre une formation en Pub puis se spécialiser en Illustration, ce qui constituait alors la voie la plus proche de la BD.

S’enchaînent alors de multiples collaborations avec différents magazines libanais (« L’Orient-Express », « La revue du Liban », « Le commerce du Levant », etc) dans lesquels il publie des illustrations. Et en 2000, il publie avec le soutien de l’ALBA ce qui constituait son projet de diplôme : un journal intime de l’année 99 sous la forme d’une bande dessinée.

Pour Mazen, la bande dessinée doit se battre pour exister au Liban. A ses débuts, il est obligé pour montrer son travail de se tourner vers la publication à compte d’auteur - quitte à perdre beaucoup d’argent ! - avant de bénéficier du soutien de la CD-Thèque. Il publiera une dizaine d’albums au total. Mais à sa grande satisfaction il est fier de dire que la BD existe bel et bien aujourd’hui dans notre pays. « J’ai ouvert la voie pour moi et pour les autres », résume-t-il.

Aujourd’hui, Mazen Kerbaj expose régulièrement ses dessins au Liban et en France (« Gens de Beyrouth », à l’Espace SD, en octobre 2005 et à Albi en mai 2005). Des scènes faussement naïves croquées sur le vif à l’humour ravageur.

Cependant, les talents de Mazen ne se limitent pas au dessin et à la bande dessinée. Tout en restant fidèle à l’ALBA, où il enseigne pour la filière Illustration, Mazen est aussi musicien de jazz avec plusieurs albums à son actif (dont un solo l’année dernière), peintre et poète… Décidément, l’illustration mène à tout !

Pamela Khoury, AI2





ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2006
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