Juillet 2008 / No. 9
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Conférences : Bernard Khoury, William Sawaya et Paolo Moroni à l’école d’architecture

Bernard Khoury est à tous égards un personnage à part.
Jeune figure de proue de la “nouvelle vague” architecturale au Liban, il se présente aussi comme un emblème suprême et vivant sur la scène de l’architecture contemporaine, incontestable icône.

Né à Beyrouth en 1968, Bernard Khoury quitte temporairement le pays en 1986 en vue d’entamer des études en architecture aux Etats-Unis. En 1991, il est le récipiendaire d’un diplôme en architecture à la “Rhode Island School of Design” doublé en 1993 d’un “Master of Architectural Studies” à la “Harvard University Graduate School of Design”.

De retour à Beyrouth en 1994, il établit sa propre boîte d’architecture et de design, baptisée aujourd’hui “DW5”, où il développe désormais et avec acharnement sa pratique d’architecte.

« Beyrouth | Plan B »

« Fantastique et terrifiant, s’exclame Bernard Khoury en parlant du Beyrouth d’après-guerre; [qui] ressemble à une version hyper contemporaine et anarchique de la ville capitaliste sous influences occidentales. »

« I try to take the context and reformulate it » souligne-t-il de plus.

Son contexte réel ? Beyrouth, la ville où il est né, la ville de toutes les guerres …
S’adressant en premier aux habitants de sa cité, il aura compris que pour être international, il faut être d’abord résolument local.

Au fil de ses œuvres architecturales successives, du B018 jusqu’au IB3 Building, en passant par La Centrale, le Yabani Bar, la BLC Bank, le Black Box People Restaurant et autres constructions, Bernard Khoury semble sans cesse dédier ses références aux paradoxes modernes d’une société libanaise d’après-guerre terriblement blasée et aux réalités urbaines de Beyrouth, profondément contradictoires et conflictuelles.

« Beyrouth est un laboratoire aux conditions explosives et aux situations brûlantes, affirme-t-il, véritable machine incassable qui tourne très vite et de façon imprévisible. »

Au lieu de se taire et d’adhérer à une politique “amnésique” de reconstruction historiciste comme « si rien ne s’est passé », au lieu de se lamenter sur les déboires de l’histoire, Bernard Khoury propose par là même une réévaluation efficace des besoins concrets de la ville de Beyrouth, dans un mouvement vers une architecture qui intègre la complexité, la sensibilité et la dynamique; une architecture qui se penche surtout sur les problèmes d’une ville meurtrie par la guerre; une architecture qui résiste aux définitions commerciales et rejette la “mauvaise construction de promoteurs”; une architecture au quotidien qui conserve ses droits à l’universalité et à l’actualité; une architecture en perpétuel devenir, métaphore unificatrice de l’espace, du temps et du corps.

Bref, il s’agit là d’une architecture pour ceux qui se trouvent dans un état de crise.

« I don’t like pretty things; my projects are not about style. Cute buildings don’t have a place in Beirut; it’s one of the ugliest cities on earth. We have to do something with this ugliness, embrace it. »

Vision apocalyptique, la sienne ? Seulement dans le sens où il est important de faire face aux choses telles qu’elles sont. Voir ce qui est laid, voir ce qui pose problème, en dialoguant avec, en le comprenant, en le prenant en charge. Acte politique volontaire, plutôt.
Bernard Khoury forge sa propre voie, celle d’une approche fondamentalement expérimentale.


Auteur de nombreux projets expérimentaux, parmi lesquels “Evolving Scars”, cicatrices en évolution, réalisé en 1993 sous la forme d'une proposition pour la récupération et la modification progressive de structures spatiales endommagées par la guerre civile, il sonde avec grand intérêt, l’étroite relation qui régit les notions délicates de mémoire, de démolition et de reconstruction.

« L’expérimental est nécessaire si l’on veut survivre; écrit Lebbeus Woods, grand architecte chercheur américain. La créativité et l’invention ne sont pas simplement des options mais une nécessité, parce que l’ancien système s’est effondré. »

L’audace de la conception architecturale chez Bernard Khoury est en l’occurrence sa plus grande vertu. Pragmatique et subversive à la fois, elle procède par ruptures brutales et points de suture. Elle tire son inspiration directe d’une esthétique machiniste spécifique à la guerre et puise sa force inouïe dans un jeu de contrastes frappants et de contradictions inhérentes : passé macabre et avenir radieux … amnésie et surexposition … hostilité et complicité … autant d’ingrédients qui alimentent son travail. Relevant de l’insolite, du temporaire voire parfois de l’éphémère, elle recèle une multitude d’associations et de connotations. Curieuses “anomalies”, elles fonctionnent à la manière de “dispositifs” mécaniques savants, engins urbains visionnaires dans une ville ravagée par la guerre. Elle exploite de même et à fond, le potentiel infini des structures militaires. Coquille, carapace, bunker, tank, silo à missiles ou prothèse métallique, ses oeuvres constituent une véritable projection dans la réalité crue d’une ville décadente, opérant comme des véhicules, catalyseurs d’énergie, générateurs de vie nouvelle. L’architecte confirme fermement à cet égard :
« My buildings are used and abused: they are sometimes loved sometimes hated. My buildings have a life. »

Architecte de l’Impossible, Architecte de l’Ombre, Bunker Designer, Beirut’s Man In Black, Past Master, Beirut’s Bad-Boy, Beirut’s Rebel Architect, Heavy Metal Architect, Underground Architect … peu importent les grands labels pour un architecte rebelle oeuvrant à contre-courant. Bernard Khoury mène de plus belle son inlassable combat dans sa quête architecturale effrénée.

Rudy Ricciotti, architecte français de renommée, constate à ce propos :
« El Khoury is an aeronautic engineer, a ship-building mechanic, an electrician of pleasure. Without him the “combat architect” was about to disappear. »

Avril 1998, le magistral B018 est né. Mars 2008, une décennie est passée. Bernard Khoury est parmi nous ce soir. Chers étudiants et collègues de l’ALBA, je vous le dis … et je m’en réjouis.
Plan « B » … Système « D ». D, Design ou Destruction ?
Je clôture sur cet extrait fabuleux, signé Lebbeus Woods :

« Architecture and war are not incompatible. Architecture is war. War is architecture. I am at war with my time, with history, with all authority that resides in fixed and frightened forms. I am one of millions who do not fit in, who have no home, no family, no place to call my own, no beginning or end. I declare war on all icons, on all histories that would chain me with my own falseness, my own pitiful fears. I am an architect, a constructor of worlds, a sensualist who worships the flesh, the melody, a silhouette against the darkening sky. I cannot know your name. Nor you can know mine. Tomorrow we begin together the construction of a city. »

Samer Eid Architecte William Sawaya et Paolo Moroni
Le 6 mai 2008

Organiser des événements dans notre pays est actuellement une entreprise périlleuse ,et cette fois nous l’avons échappé belle!
Pas même 24 heures après la date de la conférence organisée en collaboration avec Déco Magazine autour des géants du Design, William Sawaya et Paolo Moroni, à l’Hôtel Monroe du Centre Ville, Beyrouth se transforme en un enfer de sang… loin du monde merveilleux et des promesses d’un futur meilleur décrits par Sawaya dans son introduction à la notion de Design…
Une salle archicomble attend nos célèbres conférenciers, composée d’étudiants, toutes écoles confondues, de professionnels, ainsi qu’un public averti venu découvrir où en est le Design Now ( titre de la conférence).
C’est William Sawaya qui se charge de mener la première partie de la conférence, laissant à son associé Paolo Moroni la partie la plus croustillante, un débat à bâtons rompus avec l’assistance, étudiants et professeurs.
Sawaya, architecte d’intérieur et designer libanais, installé à Milan depuis bientôt trente ans, nous raconte d’abord comment naît l’association entre lui-même et Moroni, philologue à l’origine, homme d’affaires rompu au commerce de meubles entre Londres et les Etats-Unis: après l’établissement du bureau d’études SAWAYA & MORONI en 1978 à Milan, ils se lancent en 1984 dans l’édition de meubles, basée sur “la recherche continue, l’expérimentation de nouveaux matériaux, de nouveaux concepts, et surtout, l'application de toutes les technologies disponibles, en harmonie avec l’environnement, avec l'espoir que certains de ces produits puissent résister au passage du temps pour devenir des classiques », et collabore autant avec les grands noms de l’architecture et du design ( Hadid, Nouvel, Citterio, Fuksas, Perrault, Sottsass, Rashid, Mari, Young,...) qu’avec les jeunes talents à qui ils offrent les mêmes chances.
Sawaya met de suite l’accent sur l’importance de ces objets du quotidien, « qui sollicitent nos émotions sans que l’on ne s’en apercoive, et qui aident à améliorer la qualité de vie de l’ultilisateur ». Il définit alors deux catégories d’ objets: d’abord les “objets de désir”, ce sont les objets à édition limitée; ils sont numérotés datés et signés et forment la plus grande partie de la production de la maison SAWAYA & MORONI; certains de ces objets font partie de collections permanentes des plus grands musées internationaux. Ensuite les produits industriels, et là, Sawaya met en exergue les difficultés inhérentes à leur production puisqu’ils doivent impérativement répondre à de sévères critères de commercialisation, et être soumis à une bonne campagne de marketting afin d’assurer leur distribution.
Sawaya parle alors des différents facteurs qui entrent en jeu dans la création des objets, et du rôle unique que joue l’ordinateur dans l’exploration des formes, mais désapprouve son utilisation exclusive et abusive, impliquant un résultat de plus en plus stéréotypé. Il nous apprend aussi que ce n’est qu’au moment de la production que l’on arrive vraiment à la définition de la forme et à l’identification des problèmes techniques à résoudre.
En abordant le sujet de la situation du design au Liban, Sawaya reste prudent mais déplore que , en dépit du fait que les jeunes designers libanais aient une excellente préparation académique, il n’existe pas à proprement parler une industrie de meuble de design au Liban. Il met le doigt par ailleurs sur l’absence de protection sur les droits d’auteur, et les mauvaises copies d’objets de design dont le marché libanais est infesté. Il propose l’idée de création d’une association qui prendrait en charge les nouveaux talents , investissant dans leurs projets et organisant leur participation dans les Salons spécialisés internationaux en représentant le Liban, vendant par la même occasion un autre image de notre pays que celle étalée dans les médias actuellement.
Qui mieux que nos jeunes créateurs pourrait être ambassadeurs de culture, d’ouverture et de paix….

JOSIANE TORBEY




ACADEMIE LIBANAISE DES BEAUX-ARTS - UNIVERSITE DE BALAMAND 2008
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